Kmar Bendana : "Ouf!"

Tunisie : enfin une constitution et un nouveau gouvernement.

Kmar Bendana est professeur d'histoire contemporaine à l'Université de La Manouba en Tunisie et une observatrice déterminée de l'actualité politique tunisienne (voir son blog). Le témoignage ci-dessous pointe des choses essentielles pour une démocratie en chantier, - une démocratie en quête d'outils. Aussi j'ajouterai, en marge de ces réflexions, une conviction personnelle  : un outil existe, pour aller vers plus d'amour, de respect et d'autonomie, c'est la Thérapie Sociale. V.B.


Enfin une constitution et un nouveau gouvernement. Deux étapes importantes malgré les limites qui les enserrent et la situation économique du pays, de plus en plus difficile.

J'ai écouté le texte avant la signature hier soir après avoir suivi en pointillés les délibérations des dernières semaines. Les constituants sont décevants (grâce à la télé en direct, on a appris à voir leur niveau et on doit les considérer comme l'image de nos insuffisances) et le texte final sans souffle, sans style, poussif et fourre-tout. De plus la lecture a été gâchée par des fautes, deux des trois lecteurs (troïka oblige !) qui se sont partagés l'exercice sur une heure et demi avaient un niveau de langue peu assuré. C'est affligeant pour la cérémonie et pour une institution où on a entendu des palabres sur la langue arabe, un intégrisme de plus qui a été rebattu alors qu'on a - aussi - besoin de valeur, de beauté et de sincérité. La Tunisie méritait mieux mais enfin, le texte consolide certains fondamentaux ; on y a cousu des opinions assez contraires pour s'autoriser à parler de « compromis », un mot particulièrement apprécié en ce moment. Ne boudons pas notre soulagement de voir l'étape achevée, d'avoir vu participer à cette « écriture » de larges pans en dehors du personnel politique mobilisé (bravo à nos juristes et à des centaines de veilleurs anonymes) et de passer à un gouvernement peut-être pas idéalement indépendant mais au moins l'ancienne équipe a enfin accepté de céder les fauteuils.

Il reste beaucoup de chemin à faire. Il va falloir neutraliser le passage en force « légaliste » aménagé par le gouvernement sortant qui a stratégiquement planté des milliers de sentinelles dans les rouages d'un État certes vermoulu depuis Ben Ali mais efficace pour surveiller et bloquer. Les assassinats qu'on a vécus en 2013 et le minage du territoire par les groupes djihadistes sont des points noirs difficiles à oublier. L'épreuve à venir est que cette haute administration divisée fonctionne en faveur d'un intérêt général mal cerné, abstrait et relayé par la seule phraséologie. C'est un travail politique de fond et d'endurance, déjà énorme si des institutions démocratiques étaient déjà là. Il s'agit à la fois d'en construire les bases en évitant de faire éclater la violence qui couve à chaque acte de réforme de l'existant.

L'étape qui commence (les élections) promet d'être dure car la lutte pour le pouvoir se corse au sein d'une classe politique vieille, rapace et aujourd'hui mélangée après trois années de valse et d'émergence de nouvelles têtes. Cela excite les commentateurs mais la pratique est féroce au jour le jour. Nos pratiques sont terriblement opaques et centralisées et les responsables ne peuvent pas s'appuyer sur un héritage sûr, ni instaurer un fonctionnement responsable dans un environnement politique archaïque. Les outils immédiats manquent. Comment construire dans le concret et le conflit permanent un terrain d'entente ? Grave dessein. Nous devons tenir le coup, penser à asseoir des mœurs saines dans les petites niches possibles, aménager des règles.

Deux ministères me parlent : celui de la culture et celui de l'enseignement supérieur. Les nominations constituent des soulagements par rapport aux deux qui ont sévi pendant les deux années d'Ennahdha. Pour l'éducation et la justice, les avis semblent moins optimistes. De plus, il y a seulement trois femmes sur une équipe de 30 ministres et secrétaires d'État environ. On nage dans les mêmes eaux.

Mais enfin, c'est à nous par en bas d'impulser une dynamique qui aille vers moins d'inégalités, métabolise la violence latente et ouvre des portes sur l'avenir. Le pays grouille de ressources, d'idées, d'activités culturelles et de projets qui ne cherchent qu'à exister. Nous avons besoin de valoriser la jeunesse étouffée par les vieilleries, le chômage latent et la fermeture des horizons. Je vois tellement d'hommes et de femmes activement versés dans le quotidien, le local et le changement concret autour de moi. C'est encore plus encourageant que de voir une constitution enfin bouclée.

Kmar Bendana

Hammam-Lif, le 26 janvier 2014

West of life © Zied Ben Romdhane West of life © Zied Ben Romdhane

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