Billet de blog 30 juil. 2013

Le Petit Matin de Tunis, par Raymond Jean

ispahan
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Le Petit Matin de Tunis est un texte inédit de Raymon Jean écrit en Tunisie en 1980. Il y évoque la pendaison de treize hommes ayant participé à un soulèvement à Gafsa cette année-là.

Raymond Jean né en 1925 à Marseille et mort le 3 avril 2012 à Gargas, était romancier, écrivain et professeur de lettres à l'Université d'Aix-en-Provence.

                                                                                LE PETIT MATIN DE TUNIS

            Il se trouve que le 17 avril au matin je m’étais levé très tôt. J’étais à Sidi Bou Saïd, chez mon ami Guy de Bosschère, dans une maison blanche et bleue bordée d’oliviers et d’eucalyptus. J’avais ouvert la porte de la petite terrasse attenante pour aller y fumer une cigarette en regardant la mer. Je me disais, comme je le fais chaque fois que je voyage dans des pays du Maghreb ou d’Afrique, que j’étais dans une situation très « privilégiée », très confortable, un peu trop même par rapport à beaucoup de scène de la rue, d’images de la campagne ou de la ville qui restaient dans mes yeux, mais je ne pouvais m’empêcher de m’abandonner au plaisir de cet extraordinaire spectacle de la mer. Elle était, au-dessous de moi, d’un bleu très tendre, discrètement perlé, tirant légèrement sur le vert, avec des scintillements qui ne pouvaient venir du soleil, puisqu’il était voilé depuis plusieurs jours et, en tout cas, encore très pâle à cette heure, mais paraissait plutôt être l’effet d’une sorte de lumière rasante, née d’une source intérieure, parcourant la surface de l’eau. Immense surface calme et nue, que tout un coup vint froisser une minuscule barque multicolore de pêcheurs, à la coque peinte de tons vifs. Elle passa, disparut. Mais ce qui restait, c’était cette clarté perlée, douce, du petit matin sur la mer.

        Je ne l’ai su que le lendemain : dans ce petit matin, on venait de pendre treize hommes à Tunis. A peu près trois heures avant le  moment  où je me trouvais sur cette terrasse, pour fumer cette cigarette, pour regarder cette mer grise et bleue. Que dire ? Que penser ? Qu’exprimer ? Simplement d’abord une très douloureuse surprise. Car je ne pensais pas un instant que les treize de la « folle entreprise » de Gafsa (j’ai appris que l’expression que je viens de mettre entre guillemets était celle, à la fois pudique et prudente, qu’emploi dans ces commentaires le P.C.T) allait être tous exécutés. Et il m’a semblé d’après de nombreux entretiens que j’avais eu encore la veille ou l’avant-veille avec des étudiants, des journalistes, des écrivains ou de simples observateurs de la vie politique, que cette espérance était largement partagée. Pourquoi ? Parce qu’un très fort mouvement militant en faveur de la clémence s’était affirmé dans les partis de la gauche tunisienne aussi bien que dans l’opinion internationale, en France notamment, et que , de toute façon, il paraissait évident que ce qui avait eu lieu à Gafsa était révélateur d’un malaise politique et social qu’il fallait bien prendre en compte d’une manière ou d’une autre et non pas nier, effacer, par la brutalité de l’exécution d’une sentence. Or, aucune grâce. Et, non seulement cela, mais une précipitation incroyable. Une manière dictatoriale de convoquer les avocats pour leur dire, avant même que leur recours soit argumenté, qu’il n’y avait rien à attendre, et, ensuite, une manière accélérée de donner l’ordre de procéder aux pendaisons qui fait froid dans le dos.

        Voilà ce qui a eu lieu dans ce petit matin du 17 avril. Je sais bien ce qu’on m’a répondu en certains lieux. Que l’affaire de Gafsa avait coûté 45 morts et 108 blessés, en particulier parmi des jeunes recrues. Que la population dans son ensemble était indignée et réclamait justice. Je répondrai surtout que cette population n’a surtout pas été mise en mesure de discuter et de débattre lucidement de la signification des évènements de Gafsa, ville minière et ouvrière de la Tunisie d’aujourd’hui, pour la simple raison qu’elle paraît très anesthésiée par le régime qui pèse sur elle. J’étais déjà venu en Tunisie, il y a cinq ans et j’y avais respiré le même parfum tenace de jasmin, j’y avais admiré la même élégance des orangers et la même noblesse des visages, mais il y a une chose que je n’avais pas vue car elle n’existait pas encore ; c’est la statue équestre de Bourguiba en haut de l’avenue qui porte son nom. J’avoue qu’elle m’a laissé perplexe, et pas simplement par ce qu’il y a d’ostentatoire dans le travail du sculpteur. Cette Tunisie-là peut-elle disposer des éléments de réflexion nécessaires sur ce qui a été décrit comme une action commando vouée à l’échec et tragiquement meurtrière, mais qui en d’autres circonstances aurait été une action « révolutionnaire » ? Et l’élan d’union sacrée nationaliste qui y répond, en raison du rôle qu’a pu y jouer la Lybie de Khadafi, suffit-il à éluder tous les problèmes ? Je constate, pour ma part, que les insurgés de Gafsa étaient pour la plupart des hommes jeunes et que leur statut social ‒instituteur, agriculteur, maçon, mécanicien, ouvrier ‒ est révélateur des interrogations qui se posent, en terme de classe, à de larges couches de cette population tunisienne qui avait déjà su par l’action de ses militants syndicalistes interpeller le pouvoir. Et ce n’est pas sans une assez violente émotion que dans le dossier préparé par Me Marigrine Auffray-Milesy sur le verdict de la Cour Tunisienne de Sûreté de l’Etat, je trouve une lettre de la fille d’Ezzedine Chérif, rappelant que son père a été un combattant volontaire de la guerre de Palestine, un combattant de l’indépendance de la Tunisie qui a payé son action de dix ans de bagne, et surtout cet homme qui, dans ces rares temps de liberté, l’emmenait promener au bord de la mer à Sfax pour lui lire les textes des grands poètes arabes, «  un homme bon, dit-elle, courageux et instruit, qui se battait pour plus de justice ».

          A cela a répondu la potence. Et, avant la potence, un procès où tous les droits de la défense n’ont cessé d’être bousculés, où les inculpés ont été soumis aux traitements les plus durs, les plus brutaux et quelquefois les plus inhumains, où très réellement la vengeance était beaucoup plus à l’ordre du jour que la justice. Me trouvant en Tunisie au moment de l’annonce de l’exécution pour une mission universitaire, j’ai décidé d’abréger cette mission et j’ai dit aux étudiants de l’Ecole Normale de Tunis pourquoi je ne ferais pas mon cours. Je ne sais pas ce qu’ont été leur réactions : certainement complexes et probablement partagées. Mais qu’ils sachent bien que je ne voulais pas, comme je le leur ai dit, manifester la moindre ingérence dans des affaires qui sont celles de leur pays (et qui seront de plus en plus, j’ose l’espérer, les leurs), mais simplement exprimer un témoignage personnel de révolte et de refus devant ces treize pendaisons. Le jour de mon départ, j’ai lu dans le journal La Presse de Tunisie , sous le titre  «  Les Faux Humanistes » un éditorial anonyme qui dénonçait, avec une violence incroyable, non seulement ceux qui prétendaient donner à la Tunisie « des leçons d’humanisme et de droit », mais tout particulièrement le Parti Communiste Français, coupable d’avoir un peu trop élevé la voix dans cette affaire et d’avoir « orchestré à l’étranger contre la Tunisie une campagne de dénigrement, sournoise et malveillante ». Je me suis donc senti visé à deux titres précis. Encore que celui d’humaniste ne me préoccupe pas beaucoup, les évènements de Gafsa relevant à mes yeux d’une analyse politique beaucoup plus que morale. Pour le second, il me parait juste de souligner en effet que le P.C.F a élevé la voix très haut. Et que s’il n’a pas été le seul à le faire, il ne s’est pas retrouvé du moins dans le concert de ceux qui prennent en général la défense des droits de l’homme. Etrange. Un peu inquiétant. Il me semble pourtant que le peuple tunisien mérite qu’on écoute les questions qu’il se pose et que les pendus du petit matin de Tunis méritaient tout sauf le silence.

                                                                                                                                                  Raymond Jean

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