Contre quel Colomb troquer «IntranQu'îllités» numéro 3

Fred Koening, "sur le tournage de L'Arbre de la Liberté de Maksaens", 2004. Fred Koening, "sur le tournage de L'Arbre de la Liberté de Maksaens", 2004.
Ce crâne d'œuf de Colomb, crâne trop frappé quoique cuit à la coque d'une Pinta écrouée dans l’histoire tiraillée bipolairement entre ancien et nouveau monde, entre l’incontinence des continents et la dérive des aventures, ils sont un paquet à tourner autour de lui, ce crâne, autant qu’à travailler la question posée par un James Noël orchestrateur de ce numéro trois comme des précédents tandis que Pascale Monnin agençait la mise en page florissante qui fait de cette revue une sorte d’inévitable événement, tant est frais de couleurs et d’instincts cet assemblage fertile de mots et d’images sertis richement sous une couverture culottée par Pierre Soulages, quand même ! avec un titre doré, saillant, sourcé d’un Pessoa pivotant sur une majuscule comme croupe de saltimbanque dévoyée par une apostrophe, et l’accent d’une langue qui passe par la bouche de chacun et de tous ceux qui la veulent, l’éventent et l’inventent.

 

[…]

Étant donnée que je
qui blesse en Amérique
San Salvador
t’aurait bien vu venir
planter là
ton drapeau
et
ta croix
à défaut de la reine
[…]
Je
réclame ta vie
et ta statue de sel
précipitée
dégagée
dans la mer
qui t’a vu naître
et à laquelle je te rends
puisses-tu la couvrir
de ton propre corps
et y planter
ta mort
[…]

Stéphane Martelly

 

Comme ce fut l’an dernier, à l’occasion du numéro deux, l’effigie du Che considérée comme métaphore, c’est aujourd’hui le corps de Christophe Colomb qu’on ressuscite, corps transcendantal heureusement trahi par les autres et les uns, jusqu’à faire dire à un paysan de Lorie (Haïti), c’est en l’occurrence Éveins Wêche qui s’y colle, que Colomb est un nœud ! Pourquoi pas un carrefour, un croisement de deux voies, de deux mondes ? Pourquoi pas surtout celui, découvreur patenté, « qui prit par le collet la liberté de tout un peuple » ? À l’opposé du chef guerrier Caonabo, cacique de Maguana, qui s’opposa le premier à l’occupation espagnole, et dont les louanges un autre jour seront chantées. Mais non, Christophe Colomb est un nœud !

Jusqu’à faire de Colomb un vulgaire dégoteur d’ananas, sous la plume moqueuse, je crois, de Paul de Brancion, qui ne jure au demeurant que par « petite patate » ou « couille blanche », autres noms ou sobriquets assurément du glorieux Cristoforo, amant d’Anna Ximenez et ami de l’âne Couillon Martin.

Jusqu’à faire de l’ineffable Colomb, en cette section titrée insolemment Des ronds dans l’eau, qui précède la section Nouveau monde, qui précède la section Coq-à-l’âne avant la section De la poésie avant tout chose, avant la section Tous les vents du monde, avant Pile ou face, avant, pour finir, Retour en aller-simple, jusqu’à carrément faire de Colomb l’ancêtre de son descendant Christóbal Colón, à vingt générations d’écart, ici un fade Espagnol évoquant sa race d’éleveurs de taureaux de corrida et de chevaux pur-sang, mais aussi parmi ceux-là un vice-roi des Amériques et lui-même chef de lignée répondant au titre de duc de Veragua, marquis de la Jamaïque, et amiral des Indes. Comme quoi la réalité est tristement triste au regard des imaginations des poètes et des artistes !

  


 

Plus sérieuse, la romancière parisienne Carole Zalberg se confesse par la voix du navigateur : « Je ne sais combien de ces affrontements j’ai dû mener, moi qu’on nomme Vainqueur. Combien de ces danses sang contre sang, souffle contre souffle jusqu’au dernier ? Tant et tant… » Le fait est que, comme l’écrit le poète mauricien Umar Timal, il apparaît que « Le sang est la civilisation. Sans sang pas de civilisation. La civilisation est un parchemin de sang ».

Tant d’esprits échauffés, ceux-là parmi tant d’autres, habitent les 300 pages de cet ouvrage fort bien troussé où également peintures et photos de grande qualité abondent, reproduites avec soin, la liste serait trop longue des contributeurs écrivassiers, coloristes ou photographieurs, ils sont des Caraïbes, d’Afrique, de France ou d’Outrefrance, ou même de Saint-Malo, du « tout-Monde » aurait dit Glissant. Sauf des égarés de circonstance, ils sont souvent de sang neuf et d’appétit joyeux, égotistes voyageurs facilement étonnés, ils dressent des constats autant qu’ils rapportent avec les mots ce que leurs yeux ailleurs ont cru voir.

 

 

S'il arrive que tu tombes
apprends vite
à chevaucher ta chute
que ta chute
devienne cheval
pour continuer
le voyage
[…]

Frankétienne

Non seulement des inédits nourrissent Intranqu’îllités mais aussi des extraits de textes publiés en volume, parfois signés de grands aînés tels que Jacques-Stephan Alexis ou Frankétienne, Jean Métellus ou Victor Segalen. Sans compter la suite de l’interview de J-L Borges par Ramon Chao et Ignacio Ramonet, dont une première partie occupait quelques pages du numéro deux, pour entendre le maître charmeur de Buenos Aires et d’ailleurs digresser sur les généalogies de quelques mots choisis au bord des mondes, après une évocation de son grand-père militaire mort volontairement dans une bataille, en 1874, surgissant au détour d’une limite invisible, les vocables : gaùcho, rom, jazz, gitan, gipsy.  

 

 

« Nous vivons très clairement des jours bien flous. Un océan d’incertitude entoure nos voix en archipel, fragments mouvants de solitude. Parfois l’eau nous arrive jusqu’aux yeux, face à tant d’inconnus. Toutes ces incertitudes qui se prennent pour de l’air. On les respire par cœur, comme des poissons ne comprenant goutte à toutes ces histoires sans queue ni tête. Nus et démunis par toutes ces réalités troublantes, nous vivons d’inconnu. Chose étrange, ce dénuement est comme un état de fête, un été indien pour l’imaginaire », constate avec force James Noël dans son Entrée en matière.

Et je retrouve incidemment dans mes rayons cette lettre que Jacques-Stephan Alexis, le grand poète et révolutionnaire dont l’ombre tient aujourd’hui lieu de territoire à bon nombre de plumes conscientes d’Haïti et d’ailleurs, adressa le 2 juin 1960 au président tyran d’une république souffrante, François Duvalier : « Tout le monde sait que pour qu'une plante produise à plein rendement il lui faut les sèves de son terroir natif. Un romancier qui respecte son art ne peut être un homme de nulle part, une véritable création ne peut non plus se concevoir en cabinet, mais en plongeant dans les tréfonds de la vie de son peuple. L'écrivain authentique ne peut se passer du contact journalier des gens aux mains dures — les seuls qui valent d'ailleurs la peine qu'on se donne — c'est de cet univers que procède le grand œuvre, univers sordide peut-être mais tant lumineux et tellement humain que lui seul permet de transcender les humanités ordinaires. » [1]

Alors je ne sais si les exilés d’aujourd’hui, les voyageurs, les touristes ont perdu la sève, il m’arrive de penser que oui. Toute cette « urgence-qui-déshabille » surtout nous laisse vide, sans apprendre à prendre le temps de recevoir, au lieu que ces perceptions sur le vif nous font parfois pantois, moins animés qu’anémiés. « Être libre signifie, avant tout, être responsable vis-à-vis de soi-même », notait jadis Mircea Eliade, cité ici par le Togolais Sami Tchak, qui ajoute : Ah donc, être responsable vis-à-vis de soi ? J’aurais juste ajouté qu’être libre consiste à chercher, dans un vaste désert, l’unique chemin nous menant vers ce qui grandit l’Homme, l’Homme, la Réalité que nous devrions rejoindre en nous et hors de nous en passant la frontière de notre égoïsme.

 


[1] : Jacques-Stéphane Alexis, Lettre à son Excellence le docteur François Duvalier, Président de la République, le 2 juin 1960. cité in Michel Séonnet, Jacques Stephen Alexis ou le « voyage vers la lune de la belle amour humaine », éditions Pierres Hérétiques, Archéoptérix, Toulouse, 1983)

Pour commander ce n°3 de la revue (et les précédents), voir ici.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.