{L'autre côté}

Sous une parfaite couverture au noir glacé «proposer un autre paysage intellectuel que celui habituellement offert par la presse écrite, qu'elle soit dominante ou minoritaire, dépendante ou indépendante des canaux officiels de la circulation des idées»,le pari est risqué.

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Sous une parfaite couverture au noir glacé «proposer un autre paysage intellectuel que celui habituellement offert par la presse écrite, qu'elle soit dominante ou minoritaire, dépendante ou indépendante des canaux officiels de la circulation des idées»,le pari est risqué.

Et dans quelle mesure, perdu d'avance? Mais c'est une noble destination, à saluer, que ce premier numéro s'efforce de conquérir: il vise droit au cœur la «French Theory».

Avec réussite? Plus ou moins. L'étude consacrée à Alain Badiou n'est-elle pas aussi laborieuse que l'œuvre qu'elle «dézingue»? Faut aller plus vite, tout de suite aux jointures, pour désosser! En revanche, Slavoj Zizek vu en «bouffon sinistre», ça cingle comme il se doit. De toute manière, malmener quelques idoles régnantes et déjà avachies sur leur saison crépusculaire, qui s'en plaindra?

Dans l'éditorial, signé Sévérine Deneuil, que je découvre, que de choses prometteuses: «La French Theory ne constitue certes qu'un exemple de cette confusion des genres propres à notre époque, mais il nous semble tout de même qu'elle participe plus que d'autres de l'abêtissement généralisé.» Et pourquoi? Parce qu'elle cache ses poncifs et ses approximations sous «la radicalité et la subversion», irrésistibles fromages crémeux qui font ouvrir le large bec de volatiles enclins à se vouloir le phénix des hôtes de ces bois et de ce les qui fait les meilleures férules!

Que dénoncent nos jeunes philosophes impitoyables d'être encore inconnus? Des stratégies d'intimidations, en citant ce propos de Jacques Bouveresse dont ils font un de leurs alliés: «Le monde philosophique est rempli aujourd'hui non seulement d'auteurs à succès, mais de maîtres d'école ennuyeux et de cuistres prétentieux qui se croient tellement « anormaux » et tellement menaçants pour l'ordre social [...] que l'illustre Diogène dans son tonneau pourrait passer, à côté d'eux, pour un enfant de chœur conformiste

Désormais, à l'heure de la pensée médiatique, argument d'autorité à tous les étages. C'est la figure, la posture du philosophe qui vaut. Sa force de conviction ne vient que très secondairement des preuves ou de la logique du raisonnement. Trafic d'influence. Jeux en réseau. Prise du pouvoir universitaire. Positions éditoriales. La vie est courte, précaire, pourquoi la gâcher en passant à côté des petites vanités humaines, trop humaines? Pourquoi vivre laborieusement méconnu puisque le temps effacera tout? On n'est pas là pour moisir sur place!

Certes, on peut en arriver, comme on le voit ces jours-ci, à vouloir liquider tout l'édifice critique de Kant avec le terrible explosif de pacotille d'une vie sexuelle abracadabrantesque. Mais nos jeunes iconoclastes n'ont-ils, eux, la faiblesse de croire que l'œuvre de Michel Foucault s'effondrera sous leurs pichenettes? Mais de toute manière n'est-il pas urgent de redonner à la philosophie sa démarche d'enquête et de soupçon conceptuelle à l'égard des opinions acquises irrigantes?

Cette approche me semble assez dans l'esprit, hélas peut-être pas toujours dans la verve, du Marcel Aymé de Le Confort intellectuel où il moquait les ridicules et la suffisance de l'incessante «modernité», à l'époque sartrienne version "Marx", à lire aujourd'hui encore avec profit. On peut aussi songer au Clément Rosset, alias Roger Crémant, des «matinées structuralistes».

Disons-le: une sourdine «réactionnaire», puisque {L'autre côté} n'échappera pas à la disqualification suprême, n'est pas de trop, quand s'annonce à grand bruit une nouvelle «hypothèse communiste», laquelle semble en rester à une perspective essentiellement philosophique et c'est heureux. Sur la foi de ce numéro inaugural, avec le sens du défi qui le caractérise, l'affaire est partie, et même bien partie. A suivre!

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