Dick Rivers : une nécrologie pleine d'émotion signée Serge Sciboz

Un très bel article - une nécrologie pleine d'émotion - signée Serge Sciboz, qu'il nous autorise à publier ici.

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Depuis plusieurs semaines, sans tambour ni trompette et sans annonce tintamarresque dans la presse people, Dick Rivers luttait avec force et courage contre cet ennemi aussi narquois que redoutable appelé cancer. Hélas, ironie du sort ou sarcasmes de la vie, Dick nous quittait « Au cœur de la nuit », le 24 avril dernier, le jour de son anniversaire, le jour de ses 74 printemps, dont 58 de bons et loyaux services au sein du rock’n’roll.

Dick a rendu son dernier souffle à l’hôpital américain de Neuilly-sur-Seine, non pas par caprice de « Rock’n’Roll Star », mais il ne pouvait en être autrement. Lui qui inlassablement a mis les mains dans le cambouis pour prêcher la bonne parole d’une certaine idée des Etats-Unis, de sa (ses) culture(s), du rock’n’roll, du blues, des bagnoles rutilantes, bref du rêve américain des 50’s-60’s, dans une France, qui à cette époque, semblait bien sage et bien endormie.

Heureusement que le tsunami du rock’n’roll a déferlé sur l’hexagone, pour devenir une véritable révolution musicale, culturelle et sociologique, par l’intermédiaire d’une bande de sauvageons animée d’une incroyable fureur de vivre et emmenée par Johnny Hallyday, Eddy Mitchell et les Chaussettes Noires, Dick Rivers et les Chats Sauvages, Long Chris, Lucky Blondo, Moustique et tant d’autres… Tous ces passionnés nous ont fait découvrir ceux qui allaient devenir nos idoles d’outre-Atlantique, Elvis Presley, Eddie Cochran, Jerry Lee Lewis, Chuck Berry, Gene Vincent, James Dean, Marlon Brando, Norma Jean (Marilyn Monroe), Bettie Page, etc…

 

En voir beaucoup plus, écouter, voir

 

 

Dick avait fait du rock’n’roll
un art de vivre au quotidien

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Il ne faisait pas du rock’n’roll, Dick était le rock’n’roll. D’ailleurs, lors de son dernier check-up, les médecins avaient trouvé le même ADN qu’Elvis et son électrocardiogramme battait le tempo de « Don’t Be Cruel ». Lorsque mon ami Jean-Pierre Lenglet, alias Diabolo, administrateur des réseaux sociaux consacrés à Dick et ami de longue date du chat sauvage, m’a envoyé un SMS vers « 5 heures du mat’ », afin de me prévenir de la funeste nouvelle, je me suis levé « Le cœur dans le cendrier » et « Debout devant ma glace », je me suis dit que ce satané destin n’avait « Pas de pitié pour le crooner ».

Dick Rivers, après plus d’un demi-siècle d’une carrière sans bémol à couper le souffle, reste et restera toujours un monument considérable de la musique populaire. N’en déplaise à certains pisse-froid et autres pinailleurs et ricaneurs professionnels, dinosaures du tube cathodique ou médias anesthésiés, voire lobotomisés par un système nauséabond, aussi impliqués dans la culture qu’un conseiller financier à la BNP PARIBAS. Car imaginez un peu le paysage musical de ces dernières décennies sans Dick… Ça serait un peu comme passer d’Austin Texas au désert de Gobi, ou d’une émission culturelle présentée par Eric Naulleau ou Frédéric Taddeï, à la léthargie chez Drucker ou la crétinerie chez Ruquier.

Paradoxalement et bizarrement, « Comme le loup de Tex-Avery », j’étais très excité à l’idée de voir les premières annonces de la triste nouvelle, diffusées par les chaînes d’infos, ainsi que les premiers hommages du métier. Ah ce métier impitoyable et sans vergogne, qui trop souvent n'avait pas donné la part du gâteau au parrain niçois, en rapport avec son immense talent, alors que d’autres, beaucoup moins talentueux, s’empiffraient jusqu’à l’indigestion, jusqu’à la nausée. Pendant des décennies, Dick a dû injustement se contenter que de quelques miettes, malgré les injonctions et les menaces répétées d’un certain Didier l’Embrouille et sa batte de baseball ensanglantée.

 

Car il n’y a pas que Drucker ou Ruquier
qui ont honteusement boycotté notre Lucky Luke préféré

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Dès les années 60, je citerais Henri Leproux ou Eddie Barclay, qui avaient, déjà à cette époque, tout mis en œuvre pour déstabiliser ces petits cons de provinciaux insolents de Chats Sauvages. Dans les années 70, je citerais Maritie et Gilbert Carpentier où Dick était copieusement et tout bonnement ignoré dans leurs grand-messes du samedi soir, etc… Mais l’heure n’est pas aux règlements de compte, mais à la décence, à la dignité et à l’hommage. D’ailleurs, Dick n’a que plus de mérite d’avoir fait sa formidable carrière, sans l’aide, ou presque, du gluant showbiz.

Mais on pourrait aisément écrire un bouquin sur sa vie et son œuvre, qui reviendrait sur ces épisodes assez sombres de son parcours. Dick serait-il le rocker « Maudit » ? A l’instar de Dick, j’ai une préférence pour LCI, mais il est beaucoup trop tôt, à 8h00 aucune annonce n’a encore été faite à l’AFP, il faudra encore patienter quelques heures… Mécaniquement, j’écoute « C’est ma dernière country music », une chanson de circonstance et « Je continue mon Rock’n Slow », je n’aurai jamais 40 ans, je laisse les autres passer devant, pendant qu’ils se prennent pour des héros…

Le grand frisson m’envahit. Putain, je suis dévasté par le chagrin, la mort de mon chien Captain’ Cook la veille, mon fidèle compagnon à quatre pattes et aujourd’hui, Dick Rivers, le chat sauvage, les premiers miaulements twist, les premiers balbutiements rock sur « Nice baie des anges », sa ville natale, la dernière légende urbaine, le pionnier, le lonesome cowboy, mon idole de ma tendre adolescence qui deviendra des années plus tard mon ami. Ça commence à faire beaucoup ! J’ai envie d’hurler « Si je tenais la mort » ou « Y’en a marre de ce western ». En ce 24 avril, « Je suis triste ». Instinctivement, noyé entre « Pluie et brouillard », je pense à « La fille au piano », à « Yvonne », à « Marilou », à « Cinderella », à « Daisy, Daisy », à « La fille de la cité », à « Norma », à « Sweedie Pie », à « Linda Lou Baker », à la « Mauvaise fille », et à toutes « Les folles du rock’n’roll », qui ont beaucoup de mal à retenir leurs larmes.

 

La terrible nouvelle tombe comme un couperet

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11h. « C’est dans le journal ». Même « Radio Mirabelle » en parle ! « Lucifer Rock » me console et me dit sans être très persuasif : « C’est pas sérieux », « Laisse-moi rire », et pourtant, ce n’est que la stricte vérité… « Mes yeux ne pleurez pas ». Je suis à la fois agréablement surpris et légèrement amusé, car tout le métier se bouscule aux portillons, pour rendre un hommage appuyé et enfin mérité à Dick. Lui le rocker le plus pur, le plus authentique, le plus sincère, le plus « Very Dick » de la sainte-trilogie du rock’n’roll français.

La plus belle voix du rock français comme l’affirmait jadis Serge Gainsbourg. D’ailleurs, certains béotiens frappés d’amnésie ont oublié que Dick a été le tout premier à refaire du véritable rock’n’roll au tout début des années 70, avec deux albums de standards dépoussiérés à la sauce Rivers et Labyrinthe, qui sont depuis devenus cultes : « Dick ‘N Roll » et « The Rock Machine », deux véritables brûlots, deux OVNI lorsque la France de cette période, colle pelle à tarte et pattes d’éph, dansait sur des niaiseries pour midinettes et que ses contemporains du dit rock, portaient des colliers de fleurs ambiance flower power d’Haight Ashbury de San-Francisco, ou flirtaient dangereusement avec la variété sirupeuse.

Une jeune journaliste prend une tête de circonstance pour annoncer la nouvelle, alors que l’infortunée ne connait même pas un dixième de l’œuvre considérable du Dick, j’ai envie de lui dire « N’en rajoute pas mignonne » ! Mais ce n’est pas grave, en ce jour de deuil (quasi national), l’important est de distiller l’info, même avec des inepties dans la biographie de l’artiste, même avec les interventions de certains hypocrites qui aujourd’hui sortent leur kleenex. Ça me fait très plaisir de voir également les frères Roboly, Jean-Claude et Gérard, les deux merveilleux guitaristes des Chats, rendre un vibrant hommage à leur frère d’armes, depuis Nice, « Quand les Chats sont là » toutes les souris dansent.

 

Putain, une légende vient de s’éteindre.

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« Hey Mamy » je n’en peux plus, « Hey Mamy » j’en ai plein le cul, le rock’n’roll a vieilli et on a tué Peggy Sue. J’ai trop peur d’en parler à Eddy et je n’ose plus téléphoner à Johnny, Mamy… « L’homme sans âge » est mort ! Je croise soudainement et par le plus grand des hasards « Les yeux d’une femme » et je lui demande « Est-ce que tu le sais ? ». Oui, la pauvre était au courant de cette tragédie qui perpétue la malédiction du rock’n’roll, musique blasphématoire par excellence, comme son père le blues. Était-elle la « Fille des bandes dessinées » ? Nul ne le saura jamais…

En perpétuelle quête d’innovations artistiques, chaque nouvel opus de Dick Rivers était un événement, c’était un peu John Wayne et Dean Martin dans « Rio Bravo », c’était un peu Burt Lancaster et Kirk Douglas dans « Règlements de comptes à O.K. Corral », c’était un peu Marlon Brando et Lee Marvin se tirant la bourre dans « L’Equipée Sauvage »… Comme un pan bagnat de la french riviera, sa musique était épicée et bigarrée, aux antipodes de l’insipidité et du formatage tous azimuts du moment. Dick a toujours conjugué son rock ’n’ roll au présent et surtout au futur, certes sans pour autant renier le passé et ses premiers miaulements twist, mais sans trop regarder dans son rétroviseur.

Il faisait avec une audace inouïe et une aisance déconcertante, le juste équilibre pour ne pas être passéiste et sombrer ainsi dans la nostalgie, Chats Sauvages, baby doll, gomina, Lucky Strike, robes Vichy, jukebox Wurlitzer, Cadillac Eldorado et autres surprises-parties des 60’s, ni pour donner dans le jeunisme indigeste et calculé, style nouveau rock FM acnéique et pubère, pour plaire coûte que coûte aux bobos qui brunchent les dimanches au Café de Flore après leur marché bio. Sans cette ligne de conduite intransigeante et draconienne, digne d’un membre de la communauté de l’Ordre des Chartreux qui s’impose solitude et silence, Dick serait certainement mort artistiquement depuis belle lurette.

 

Il aimait les grands espaces

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...les horizons à perte de vue, les routes poussiéreuses de Nogales à Tucson en passant par El Paso et Little Rock, il aimait se mettre en danger et sa musique s’en ressentait bien évidemment. Le rock pantouflard alimenté par des facsimilés n’était pas vraiment sa marque de fabrique. Dick était notre Johnny Cash et comme le Perrier les lendemains d’abus de boissons à consommer d’ordinaire avec modération, les plus hautes instances de l’État auraient dû déclarer Dick Rivers d’intérêt public et classer son œuvre intemporelle, en connexion directe avec un poème de Charles Baudelaire ou une toile de Richard Hamilton, au patrimoine mondial de l’UNESCO !

Vendredi 26 avril, à midi, et non « Vendredi 13 à minuit douze », deux jours seulement après que Dick ait fait trembler les murs de « Jéricho », et nous ait joué un « Sale Mambo ! » de derrière les fagots pour la dernière fois, j’ai rendez-vous avec mon ami Diabolo dans une pizzeria de Suresnes, avant d’aller nous recueillir sur la dépouille du célèbre défunt, dans un funérarium de la région parisienne. Sans l’avouer à ce bon Diabolo, je n’en mène pas large et j’ai un peu « Les genoux qui craquent ».

En ce jour de début de week-end, il fait très beau sur Paris, ambiance « Plein Soleil » et rock’n’roll, plutôt que « Sous le ciel écossais », grisaille, whisky et châteaux hantés. Après un déjeuner italien bien sympathique, nous montons dans « Ma vieille Cadillac » rose, dont l’autoradio fatigué crache les premiers accords glam rock de « Maman n’aime pas ma musique », à la recherche d’une station Texaco. Je tiens à préciser que le funérarium précité a un petit côté champêtre surprenant, qu’il n’a rien de lugubre ni de sinistre, et que tout est fait par le personnel très professionnel, pour que les visiteurs se sentent bien. Enfin, ne disons pas trop mal…

 

Dick était là, dans son beau cercueil blanc

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Maquillé, la coiffure noire de jais, habillé d’une chemise noire et de sa veste de scène grise, qu’il portait lors de la dernière tournée. Il parait enfin apaisé, soulagé et il semble dormir du sommeil des justes, aux confins du pays des songes. Son visage est serein et tous les stigmates de la souffrance semblent avoir disparu comme par magie. J’imagine que sous les draps portant ses initiales et qui recouvrent son corps, qu’il porte ses inséparables bottes de cowboy de chez Paul Bond (Arizona), et que ses bagouzes universitaires américaines sont un tantinet plus arrogantes que jamais !

Avec Diabolo, nous partageons un grand moment d’émotion et de recueillement. Chacun plongé dans ses propres souvenirs. Personnellement, je balaye d’un revers de manche les embrouilles ridicules de ces dernières années, pour me remémorer que les bons souvenirs et notre amitié indéfectible. « N’oublie pas tout » semble me dire Dick. Sa chanson « Elvis avait l’air d’un ange » lui colle plus que jamais à la peau. Car Dick a vraiment l’air d’un ange, lui le « Rock’n’Roll poète » en tenue d’apparat prêt à empoigner son micro semble nous chanter a capella « Je m’en vais sans vous », ou une ultime interprétation de « La chanson des adieux ».

Sensation bizarre car Dick semble à la fois « Si loin, si près ». Après 30 minutes d’une intensité incroyable, d’images en flashback et de souvenirs en déluge, comme par exemple la photo avec John Lennon et Paul McCartney de 1965, la photo de la rencontre furtive avec Elvis, la fameuse pochette du 33tours « Mississippi River’s » dessinée par Morris, les concerts fantastiques avec Chris Spedding, Mick Taylor, Oli le Baron ou encore Robert Lavoie alias Gretsch Mann, les fructueuses et prolifiques collaborations avec Serge Koolenn, Alain Bashung, le 7ème art avec Mocky… il est temps pour nous de tirer notre référence et d’envoyer un dernier regard plein de tendresse et une dernière parole à ce Dieu du rock’n’roll.

L’habitude fait que j’allais une énième fois employer le terme de légende vivante ! Terme non-usurpé en ce qui concerne Dick ! « Restons amis »… Plus jamais je ne me dirais « Demain je lui téléphone ». Plus jamais je n’entendrais la voix suave et sensuelle de Dick au téléphone me dire : « Salut ma poule ! C’est Dick, non tu ne rêves pas p’tit gars, Dick Rivers le vrai ! » A cet instant, je n’ai pas « Les yeux bleus (pleurant sous la pluie), mais je pleure sous le soleil printanier d’avril. J’aimerai tant « Faire un pont » imaginaire et biblique, traverser « Le Montana » à la nage s’il le fallait, pour échanger quelques mots. Une dernière fois… comme dans une utopie narcissique indescriptible. Mais « Tu n’es plus là ».

 

« C’est dommage, mais faut se quitter »

Avec Diabolo, nous remontons dans ma caisse américaine et toujours un peu voyou, un peu rock, nous prenons la direction du « Crystal Bar », tout en écoutant religieusement les premiers accords du célèbre « Twist à Saint-Tropez » des Chats Sauvages. Avec Diabolo, nous sommes « Comme un fleuve fou », submergés par l’émotion. Involontairement, je grille un feu rouge et Diabolo me crie « Vingt-deux les v’là ». Dans mon for intérieur, je me dis que c’est sans conteste « Dur d’être Dieu » !

Comme un retour de 45 ans à bord de la machine à remonter le temps, Dick est redevenu pour moi en quelque sorte « Mon ami lointain ». La légende est partie « Elle dort chez les anges ». Comme dans la chanson de Buddy Holly « True Love Ways », je me dis inlassablement et avec force « Ne pleure pas ». Dick est parti au Paradis, rejoindre ses amis ou ses modèles : Elvis, Bashung, Gilles Verlant, Eddie Cochran, Jack Regard le bassiste des Chats, Coluche à qui il mit le pied à l’étrier sur la scène d’un grand music-hall (Olympia), Hubert Wayaffe grande voix d’Europe 1, et tant d’autres, malheureusement la liste n’étant pas exhaustive…

La cérémonie religieuse aura lieu le jeudi 2 mai 2019, à 15h30, en l’église Saint-Pierre de Montmartre, 2 rue du Mont-Cenis 75018 Paris. Tous ceux qui désirent lui rendre un dernier hommage seront les bienvenus. Pour une « Ode à Dick » dantesque et amplement méritée, en parfaite adéquation avec son immense talent ! Quant à Dick, le moment sera alors venu pour lui de « La dernière chanson », en guise d’épilogue, avant que le rideau de velours rouge ne se referme définitivement sur sa fantastique épopée et qu’il nous regarde et nous protège de là-haut « Sur le toit du monde » ! « Roule pas sur le Rivers ». Ne prends pas froid mon Dick. « Et toi tu t’endors », la terre entière pourrait s’éclater, rien ne peut te réveiller, tu dors… The show must go on…

Je tenais à remercier amicalement et très sincèrement, pour ce moment privilégié de recueillement que je n’oublierais jamais : Babette son épouse, Denis Sabouret, le manager de Dick Rivers et Jean-Pierre Lenglet, alias Diabolo, administrateur de la page Facebook officielle et vieil ami de la famille.

Sincères condoléances à toute sa famille et gratitude éternelle !

Serge Sciboz - BCR la revue - Blues Compagnie

 

 

Dick Rivers - Pas de vainqueur © Verycords

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