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Billet de blog 6 novembre 2016

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La Jeunesse de François - (épisode 4)

Suivez chaque jour dans Mediapart les aventures du jeune François, amoureux transi de la belle Ségolène Bourbon... Dans l'épisode 4, François monte à Paris, et rencontre Ségolène...

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Septembre 81.

Tûûûûûûûûûûû ! Paris ! Bienvenue dans la ville qui t’écrase et te tue. Ici, l’âme et l’esprit meurent chaque jour sous un pneu caoutchouté.

Depuis son arrivée dans la capitale, François ne cessait d’entendre sa conscience lui dire combien cette ville était détestable… « Pssst… Viens par ici ! Viens !... Je vais te dire un secret… la Ville-Lumière est peuplée d’ombres !… » Hein ? Quoi ? « Pssst… Viens, viens par ici !... la Ville-Lumière éteint ses enfants !… » Brrrrrr… voilà ce que la méchante lui avait susurré à l’oreille au point du jour, quand derrière lui l’aube assassinait la lune sur Saint-Eustache. Et il avait fini par les haïr, ces chiens de Parisiens, bas et gris comme leur ciel, tristes et mornes comme la terre. Il n’avait pas tort. Car ici, dans la plus belle ville du monde, l’homme – il faut l’excuser – semble subir son environnement un peu plus qu’ailleurs. Ainsi, ce matin, observons celui-ci qui, dans sa 304 saumon, se retourne et s’agite en grognant. Ses rouflaquettes sont un poil plus rouges que d’habitude et nul doute que l’appel du klaxon va rapidement se faire sentir. Une seconde passe. Une autre. C’est trop. Tûûûûûûûûûûû ! Hourra ! Hourra ! Il a montré qu’il existait, que c’était lui, lui, lui, LUI ! Car klaxonner, c’est vivre, monsieur, et c’est bien aux vivants que la rue appartient. Mais chaque vivant est un accident, n’est-ce pas, alors attention aux accidents.

Ce matin, il s’était levé avec peine. Comme chaque jour depuis deux ans, il fallait aller rue Saint-Guillaume suivre des cours plutôt agréables mais complétement déconstruits. Dehors, il faisait gris, les rayons du soleil étaient restés accrochés à la gueule des nuages. Il avait avalé un œuf, un café et le petit flan en pot qui trainait depuis un moment au frigidaire. Dans son petit studio de la rue Cauchy, il ne mangeait pas grand-chose. Puis il était parti, le pas lourd, vers Lourmel. A ce rythme, c’est sûr, le chemin vers les sommets serait encore long.

Ligne 8, direction Créteil-Préfecture. Dans la rame bondée, de nombreux passagers s’observent l’épiderme. Sous la lumière crue du métro parisien, nous sommes tous dermatologues. François avait ainsi remarqué que la quasi-totalité des femmes avaient, mais oui, elles aussi, une moustache. Une fois encore, on lui avait menti. Peu de gens lisaient. Ceux qui avaient la chance d’être assis dormaient, tandis que les autres regardaient dans le vide en dodelinant de la tête d’un air fatigué. Pourquoi François faisait-il comme eux ? D’où lui venait ce mimétisme mystérieux ? A quelques centimètres de son visage dodelinaient une multitude d’autres visages. Tous fanés. Tûûûûûûûûûûû ! « Sèvres-Babylone ». Can’t buy me love. Sortie. Klaxons. Doigts d’honneur. Symphonie du vacarme en raies majeures. Ami entends-tu le clairon de la ville qui t’assomme ? Sur le boulevard Raspail, la course entre automobilistes faisait rage. Qui arriverait le premier au boulot ?

*

Juillet 82.

C’était l’un de ces instants doux et fragiles de l’après-midi. La capitale sombrait doucement dans la torpeur et les images érotiques se formaient dans les esprits assoupis. Paris l’africaine... On avait déserté les bureaux et les administrations, les troquets et les arrière-cours, les balcons et les terrasses. Les chats avaient gagné les toits, et les chiens sommeillaient sur le goudron brûlé.

Tout en bas de la rue de Vaugirard, François avançait à grand peine. De grosses gouttes de sueur perlaient déjà sur son front. Elles glissaient, tombaient, se raccrochaient avec souplesse au verre de ses lunettes, puis glissaient encore, lentement, car c’est bien agréable de glisser ainsi quand on est une goutte, et s’écrasaient enfin, d’un coup, sur la dune macadamisée. Evidemment, en préférant la marche au métro, François avait fait une erreur. Sous terre, au moins, il aurait été à l’ombre. Car sous le ciel de Paris, on étouffait ! Ciel ! Voilà maintenant quarante minutes qu’il marchait et il n’avait toujours pas atteint le centre-ville. Rejoindre la Cartoucherie de Vincennes à pieds depuis la rue Cauchy n’est pas une mince affaire, qui plus est sous la canicule... Il passa enfin Rive droite. Sur le Parvis Notre-Dame se dressait fièrement la statue de Dagobert II, roi des Mérovingiens. La lumière forte qui frappait la pierre projetait au sol l’ombre immense de notre ancêtre, que les touristes ne se gênaient pas pour piétiner. Ce n’était qu’une ombre, certes, mais l’ombre d’un roi de France tout de même ! Ignards ! Barbares ! François cessa d’un coup de s’indigner et se demanda si la chaleur ne l’avait pas rendu fou, très susceptible, ou complétement idiot. Il leva la tête et vit là-haut une bande de gargouilles le pointer du doigt en ricanant, le cul bien soudé à la pierre brûlante de l’édifice. De Dieu ! Il fallait vraiment se ressaisir ! Le bal des diplômés de l’ASS allait commencer dans une heure et la route était encore longue. Il pressa le pas, longea la Seine par le quai Henri IV, puis par le quai de la Rapée, tourna sur sa gauche pour emprunter l’horrible boulevard de Bercy qui, au fur et à mesure qu’il devenait moins laid, devenait le boulevard de Reuilly, et déboucha enfin sur la belle et grande avenue Daumesnil qui l’emmènerait tout droit jusqu’à la Porte Dorée, entrée sacrée du royaume d’émeraude, bien connue de tous les Pans parisiens.

Derrière le Parc floral, sur les sentiers ombragés, il faisait un peu moins chaud. Humant avec bonheur l’odeur de la nature, François reprenait vie. Autour, tout était vert et frais. Il n’y avait personne. Aussi, quand il vit apparaitre au loin la silhouette d’un promeneur solitaire marchant vers lui, il prit peur. Cet inconnu allait-il le saluer ? Lui proposer du hasch ? Lui extorquer de l’argent ? L’agresser au couteau ? Et si c’était une jeune femme ?… Serait-elle belle ? Aurait-elle peur de lui ? Lui dirait-elle bonjour ? Lui ferait-elle un sourire ? Lui ferait-il un sourire aussi ? Feindrait-il l’indifférence ? C’était un vieil homme finalement, qui passa sans rien dire. François entendit alors une musique au loin, à la fois libre et sauvage, grotesque et savante. Il s’approcha et put voir derrière un grillage une demi-douzaine d’hommes au visage brun assis en rond sur un terreplein, entourés de grosses cylindrées. Certains tenaient une guitare, d’autres un couteau. L’un d’eux tenait les deux en même temps. On voyait décidément de drôles de choses dans les forêts parisiennes ! Ces hommes ne craignaient rien ni personne, ils étaient les rois de ces lieux, les seigneurs de la tôle, les princes du plastoque. Rois fainéants peut-être, princes fauchés sans doute, mais en cet instant ils faisaient battre plus vite le cœur du monde. Et celui de François aussi. Non pas qu’il eût peur d’eux, non, franchement, il n’avait pas peur d’eux. Parce que ces gens-là, pensait-il, étaient ses « frères de douleur », parce que lui aussi haïssait les riches et tous ces gens qui n’avaient jamais connu le goût de la terre, du sable et de l’humiliation.

*

« Femme ! Femme ! Simplement j'te dis… Que j't'aime ! J't'ai-aime ! T'es comme un soleil ! Qui brille ! Qui brille !… ». La fête de la promotion battait son plein et l’odeur de cette femme jeune et joyeuse à côté de lui le transportait au-dessus des nuages. Quoi ! Une femme ? A côté de lui ? Avait-il bu ? Peut-être. Trop ? Sans-doute. Elle est éblouissante et tous veulent la capturer. Aux regards durs et masculins qui l’assaillent, la belle oppose simplement ses yeux doux, bleus, profonds et éternels. Ses yeux, ses yeux... et son visage si creux… c’est comme si elle bouffait jamais rien !… et ces grandes lunettes, carrées, étranges, qui mangent son front jusqu’aux cheveux !… et ses joues, ses joues… elles sont si roses ! Est-elle timide ou maquillée ? François entend la petite musique de l’ébullition clapoter sur ses tripes et ses nerfs. Quelle est donc cette inconnue qu’il n’avait encore jamais vue rue Saint-Guillaume ? Il la regarde avec fièvre, tente de deviner son corps, déboutonne ses yeux qu’il plonge immédiatement dans son décolleté. Sous ce chemisier fleuri se cachent sûrement deux seins lourds... c’est ici, dans le corsage, que des millions d’hommes commencent chaque jour leur chemin de croix. Car c’est ici, dans la tiédeur, que le Grand Malin a enfoui le secret de la vie. Mais elle part déjà. Sans lui dire au revoir. Ils avaient un peu parlé pourtant…. Il est déchiré. Entre elle et lui, entre sa vie et ses rêves, entre son cœur et son corps, entre son cul et son âme, entre le bien et le mal, entre… stop. Il tente de la rejoindre. Mais elle marche vite, si vite ! Et il pleut fort. Un orage d’été, un déluge. Quelle violence ! Les dieux se déchainent, ils te disent, François, que cette femme se mérite, que ça vaut la peine de te mettre un coup de pied au cul pour une fois. Allez François, vas-y, lance-toi… « Ségolène ! » Bravo. « Ségolène ! » Jolie fille avance sous l’ondée, la pluie, jacinthes et myosotis… « Ségolène ! » Un souffle court, fend, se détend, caresse ses cheveux au vent… « Ségolène ! » Il court, court, il est rouge comme un homard… « Ségolène ! » Il braille, taille, ferraille... « Ségolène ! » Il a peur, il est en sueur, il course le bonheur !… « Ségolène ! » Elle ne le voit pas… « Ségolène ! ». Il ne la rattrapera pas.

Derrière lui, à près d’un mètre quatre-vingt-douze du sol, un beau et grand jeune homme regarde le temps. Il s’appelle Dominique.

© Benjamin S. Szlakmann - 2016

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