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Billet de blog 11 novembre 2016

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La Jeunesse de François - (épisode 9)

Suivez chaque jour dans Mediapart les aventures du jeune François, amoureux transi de la belle Ségolène Bourbon... Aujourd'hui, décollage vers l'Asie pour l'épisode 9, où Dominique de Varîmes, le meilleur ami de François, ferraille contre le désespoir avec son habituel panache.

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Mai 85.

Sous les tropiques, la lumière est forte, mais Dominique de Varîmes était dans les ténèbres. Blanc, grand, lent, il errait à la recherche d’une énième fille dans les artères centrales d’une de ces capitales défraichies du globe qui, paraît-il, se développe. Quand le soleil déclinait et que le monde sombrait, il se prenait à rêver d’un Extrême-Orient revenu de sa folie bétonnière. Mais les bouddhas ne l’entendaient pas, ils préféraient rester couchés à l’ombre de leurs temples dorés. Autour de lui, des gamins juchés sur des monceaux de détritus dansaient dans l’air humide, et les murs récemment repeints en jaune pour égayer la ville étaient d’une infinie tristesse.

Alors qu’il dérivait lentement vers les quartiers pauvres, Dominique adressa quelques sourires solidaires et désespérés à une bande de lépreux qui crevaient par terre dans la crasse. Mais les gens ont peur quand on leur sourit. Ils se disent qu’on est fou, ou dangereux. Dominique fut jugé fou et dangereux, et on l’enfermât pour lui apprendre à ne plus recommencer. Il ne fut pas vraiment surpris. Il avait toujours été suffisamment sage pour savoir qu’un jour sa folie le perdrait. Ou le sauverait. Question de point de vue.

Dans le cachot humide de sa prison de Pyong-Maï, son premier jour ne fut pas si désagréable : il entendit les gouttes faire « ploc » sur le sol et, au loin, la longue plainte nasale et grésillante de Mick Jagger s’échappant du poste de radio tel un djinn : « Oh no you can’t always get what you wa-a-a-nt… ». Il sourit tristement en pensant à l’ironie d’un tel moment, puis s’endormit. Dans son rêve, une limace, très petite au début, insignifiante, presque invisible, grossissait rapidement au milieu des cris et de l’effroi. Elle remplissait maintenant le lavabo, et son gros corps gluant et maladroit ne cessait d’enfler jusqu’à heurter les parois. Il se réveilla brusquement. Il avait dormi longtemps. Dix heures peut-être. Son rêve l’avait secoué et il se reconnectait doucement au monde. Le jour était venu lui caresser la tête avec ses grandes mains, lui offrant enfin quelques instants de paix et de discernement. La radio crachait maintenant l’un de ces nouveaux groupes anglais, des anarchistes apparemment. Leur musique était une somme d’accords et de notes sans harmonie, un amas sonore brutal et informe. Il semblait qu’on avait donné une guitare à un singe. « Connards… » murmura Dominique entre ses dents, indigné. Il était l’un de ces cow-boys à cheval sur les principes qui aime à flinguer les desperados de la culture. Le quatrième jour, il fut pris de nausées et de vomissements. Deux jours plus tard, un médecin chinois vint et diagnostiqua la dengue. Il fut alors transféré à l’Institut Pasteur, ce qui signifia, tacitement, la fin de sa peine. Le droit local prenait en compte les aléas de la vie autant que les signaux divins. A l’Institut, le bon Docteur Furet prit soin de lui comme d’un fils et le remit sur pied en quelques jours. Le saint homme lui glissa aussi un carton d’invitation aux cérémonies de commémoration du 8 mai, qui devaient se tenir quelques jours plus tard dans les jardins de l’Ambassade.

*

La Marseillaise d’abord. Elle raisonna fort quand l’adjudant Lopez du 4e Bataillon de Transmissions de Bordeaux hissa le drapeau tricolore dans le ciel de Siam. C’était beau, très beau. C’était beau comme un bout de France suspendu au-dessus des eaux claires de la mer d'Andaman. Puis le colonel Pierre Lemoine du 3e régiment d'infanterie de Nîmes lut un discours. C’était très réussi, émouvant et évocateur. On aurait cru voir tomber les combattants, là, sous nos yeux, dans la petite cour de l’ambassade, au milieu du fracas et des obus qui éclatent… Pour ces vétérans de l’Algérie, la guerre était loin, mais elle surgissait encore de temps à autres du fond de leur mémoire. Une lumière pâle et triste brillait alors au fond d’eux, comme brille la lumière d’une étoile morte... Songe-t-on jamais assez au chagrin des bourreaux ?

Pour le déjeuner ponctuant la cérémonie, l’Ambassadeur avait gâté ses convives. Pleinement remis sur pieds, Dominique dévorait un filet mignon de porc sauce camembert avec avidité. La France lui avait vraiment manqué. En dessert, il prit des poires pochées au vin blanc, miel et épices. Alors qu’il ouvrait son immense mâchoire, il posa d’un coup ses couverts et hurla : « On ne veut pas d’une France qui survit ! On veut d’une France qui vit ! ». Mais quelle mouche l’avait donc piqué ? Sa voisine de table, une femme d’âge mûr, lourdement maquillée, chapeau savamment posé en biais sur sa tête, venait d’évoquer, avec toute la retenue de mise en ces circonstances, les coupes budgétaires qui viendraient immanquablement diminuer l’enveloppe allouée à l’ambassade une fois la nouvelle loi de finances adoptée à l’Assemblée. Or Dominique aimait passionnément la France, et la vérité, et il estimait que la vie était trop courte pour se perdre dans les jeux subtils du non-dit. Bien sûr, il avait toutes les qualités intellectuelles requises pour les jouer, ces jeux, mais jamais il ne se compromettrait, et d’ailleurs, ce serait bien là la seule tradition française qu’il dédaignerait. On n’avait qu’une vie après tout, et il fallait la vivre pleinement, en disant toujours ce qu’on pense. Il est bien plus amusant de vivre ainsi. Vous devriez essayer.

La dame au chapeau le regarda avec dédain, puis adressa un sourire complice à sa voisine. Elle avait beau feindre l’indifférence, elle se demandait tout de même qui était ce garçon qui avait osé taper du poing à sa table. En principe, ici, dans la petite communauté française, tout le monde se connaissait. 

-          C’est une honte d’appauvrir sans cesse nos représentations à l’étranger ! poursuivit Dominique, un verre de Pétrus à la main. La France doit continuer d’éclairer le monde quel qu’en soit le prix !

-          Mais… enfin, qui êtes-vous, vous, à la fin ? lança finalement la dame au chapeau. Je ne vous ai jamais vu…

« Je ne vous ai jamais vu ». C’était sa remarque favorite. Elle en usait et abusait pour déstabiliser ses interlocuteurs et marquer sa supériorité. En effet, comment pouvaient-ils exister si elle ne les avait jamais vus ?

-          Je suis, répondit Dominique avec emphase, un citoyen français qui use de son droit le plus sacré : sa liberté.

La dame au chapeau ne sut que répondre à cet emmerdeur et se contenta de lever les yeux au ciel. Elle se sentait tout de même un peu idiote maintenant. Aussi décida-t-elle de changer de stratégie et revint au débat initial en apportant des éléments de fond.

-          Eh bien faites donc, jeune homme, lâcha-t-elle finalement, usez de votre liberté, exprimez-vous, vous êtes un peu en France ici après tout… et concernant votre… euh… « remarque », je dois dire qu’il n’y a pas si longtemps encore, nous étions plutôt gâtés sur le plan des crédits. Paris disait que nous étions là pour contenir la Chine et l’URSS... Ha ! « Contenir la Chine et l’URSS ! » Rien que ça !

-          Alors c’était du gaspillage, murmura Dominique, sombre. Le bloc de l’Est finira de toute façon par s’écrouler. La gérontocratie soviétique vit ses dernières heures et, croyez-moi madame, dans dix ans, il sera aussi ridicule d’être communiste qu’il est ridicule d’être monarchiste aujourd’hui… Partager les richesses à parts égales ? Ha ! Quelle idée saugrenue ! Il faut être bien ignorant de l’homme et de sa nature pour croire en cet idéal ! Est-ce vraiment un idéal d’ailleurs ?

-          Ah ça, je suis bien d’accord avec vous, jeune homme ! s’exclama la dame au chapeau avec satisfaction.

-          Il faut plutôt songer à préparer dès maintenant les combats de demain. La France doit être en première ligne !

-          Tout à fait ! approuva de nouveau la dame.

« If you can’t beat them, join them ».

La conversation s’était un peu réchauffée. C’était la Détente en quelques sortes.

-          Alors vous vivez ici ? Dans cette ville ? Toute l’année ? demanda Dominique en se servant un nouveau verre de Pétrus.

-          Oui.

-          Mais… c’est très pauvre !

-          Culturellement ?

-          Oui. Les gens, aussi.

-          C’est vrai. Et alors…?

-          Alors vous pouvez vivre ici ? Au milieu de tout ça ? Ça ne vous révolte pas ? Moi je ne pourrais pas vivre ici. Je tiens à être un égal parmi les miens.

La dame au chapeau soupira. Elle avait fait des efforts, mais là, ce grand gamin commençait sérieusement à lui sortir par les oreilles ! Toutefois, devant témoins, elle devait absolument tenir son rôle. Elle était l’épouse de l’Ambassadeur tout de même !

-          Vous autres les hommes ne savez décidément que refaire le monde, dit-elle dans un sourire crispé. Nous les femmes nous contentons de faire avec ce qu’il est, ce qui demande autrement plus de courage. Il me semble - pardonnez-moi jeune homme - que votre idéalisme altère sérieusement votre discernement. Or la politique n’a que faire des idéalistes. Laissez-la donc tranquille.

Evidemment, pour un authentique Français tel que Dominique, il était difficile d’aborder le monde en regardant froidement le réel, de se départir ne serait-ce qu’une seule seconde du corpus de doctrines humanistes et universalistes que tout un chacun reçoit à la naissance dans ce pays unique qu’est la France.

-          Madame, répondit Dominique. si l’on n’est pas idéaliste, on est résigné. Il n’y a rien entre les deux, sachez-le. Et le malheur vient précisément de ce que, par résignation, l’on ne fait pas ce pour quoi l’on est vraiment fait.

Sur ce, il se leva et partit sans un mot, dans un sentiment intense de triomphe.

Quel toupet !

En réalité, au fond de lui, Dominique était très affecté par ces êtres médiocres qui, aux antipodes - il le découvrait - faisaient honte à la patrie. Dehors, derrière les hauts murs de l’ambassade, bruissait déjà le monde nouveau.

Rendu à sa solitude sur le boulevard Watwong, Dominique parvint péniblement à se frayer un chemin parmi les motos, pousse-pousse, mendiants, étudiants, voleurs et vendeurs ambulants pour rejoindre la petite chambre qu’il occupait encore à l’Institut Pasteur. A l’ombre des persiennes, il dénoua sa cravate, prit la plume et rédigea d’un trait fiévreux les premiers vers de son « Adieu aux Français de l’Empire » :

O Toi !

Ornée d’olympes que l’on grimpe

De corps que l’on éreinte

Terre infinie !

Grand rocher sans âge !

Terre gracile…

Mon rivage…

Tu coupes mon cœur fragile…

O France !

Je n’ai pas peur… 

Ce sont eux !…

J’ai été Empereur !

Les Hommes, les Dieux

Je les ai jetés au feu !

O France…

Terre sauvage

Terre hostile 

Jamais conquise 

Une île…

Terre aux nuits claires !

Terre amère !

Terre cruelle !

Adieu ! Adieu !

Adieu aux Français de l’Empire !

Adieu chiens hurlant…

Cris et sables mouvant…

Adieu les mers et le silence…

Adieu les hommes et la science !

O France ! France !

Je hurlerai ton nom !

Je mourrai de passion !

Je punirai ceux que j’aime

Dans une chiée de poèmes !

Il était vraiment déchaîné. Dans la foulée, il envoya son dernier télégramme à François : « Fin de la parenthèse enchantée. Au réveil, mes jours sont froids et blancs. Je rentre. Amitiés, Dominique ».

*

Juin 85.

En reposant le petit papier bleu sur le marbre de son bureau, François se souvint que Ségolène avait été un moment très attirée par Dominique. C’était lors de leurs premiers mois à l’ENA, au tout début. Le retour du gladiateur avait un parfum de péplum. Il se sentit menacé et réalisa qu’il devait ancrer son couple avant le retour de la tempête. En bon stratège, il décida de se fiancer à Ségolène. Il ferait officiellement sa demande la semaine prochaine à Epinal, après la messe, à la table de Monsieur et Madame Bourbon.

© Benjamin S. Szlakmann - 2016

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