La « fabrique » à nomades

Par Elisabeth Clanet dit Lamanit.* Diverses voix persistent à cultiver une certaine confusion entre la situation des Roms migrants – banlieusards des grandes villes roumaines et bulgares ou villageois – assignés de fait à l’errance contre leur gré et leur projet initial, celui de trouver du travail, chez eux ou ailleurs, en France par exemple, et celle des « Gens du voyage ».

Par Elisabeth Clanet dit Lamanit.* Diverses voix persistent à cultiver une certaine confusion entre la situation des Roms migrants – banlieusards des grandes villes roumaines et bulgares ou villageois – assignés de fait à l’errance contre leur gré et leur projet initial, celui de trouver du travail, chez eux ou ailleurs, en France par exemple, et celle des « Gens du voyage ».

Le statut juridique des « Gens du voyage » (lois de 1912 et 1969), unique en Europe, enferme des citoyens français, en grande partie « autochtones », vivant en résidences mobiles, dans une itinérance structurelle, puisque, s’il leur est accordé le droit de circuler, en revanche celui de s’arrêter durablement ou de s’installer définitivement quelque part, et parfois même le droit d’avoir une carte d’identité, leur est pratiquement impossible.

Quant à la question récurrente d’un nomadisme originel des populations dites Roms, Manouches ou Gitanes, une simple remontée dans le temps permet de mieux comprendre des situations complexes et variées.

Au début du XIe siècle, des populations indiennes sont déportées en très grand nombre et réduites en esclavage par des Turcs iranisés. Entraînées en tant qu’esclaves militaires par les Seldjoukides dans leurs guerres de conquête, elles pénètrent en 1071 dans la Romanie Byzantine (Turquie actuelle) dans le sillage des colonisateurs. Il ne s’agit pas là au départ d’une « ethnie » ou d’une « peuplade » particulière, mais de personnes aux compétences hétérogènes utiles aux armées turques : forgerons, dresseurs, soigneurs et musiciens (indispensables au dressage des animaux de guerre), serviteurs, etc., c’est-à-dire d’un certain nombre de castes mobiles, traditionnellement au service des armées, alors que la majorité des déportés provient d’une main d’œuvre servile, quant à elle parfaitement sédentaire. Pratiquement tous proviennent de la même région, parlent la même langue et se définissent comme rom/romni ce qui signifie, comme dans la plupart des langues indo-aryennes, « époux/épouse » (raman/ramni en hindi) ou encore comme manuś : « être humain ». Les Turcs donnent à certains d’entre eux le surnom de Çigan, du persan Tchugan, signifiant « marchands de chevaux » (Tsigane). Au XIIIe siècle, la déferlante mongole provoque d’importants déplacements de populations vers Constantinople, en Thrace et dans les comptoirs vénitiens. Certains de ces anciens esclaves, désormais affranchis, sont artisans, commerçants ou logisticiens aux services de différentes armées. Des compagnies militaires recrutées à Constantinople servent l’armée des Mamelouks d’Egypte alliée aux Latins pour contrer les Mongols. Ils reçoivent le surnom d’Egyptiens (Egiptano, Gitano, Gitan). Beaucoup de ces troupes « égyptiennes » serviront les armées privées des grands seigneurs féodaux et monarchies en Europe occidentale et en particulier en France jusqu’à leur interdiction et leur bannissement par Louis XIV. Dès lors, ils furent contraints, d’expulsions en expulsions, de développer des stratégies de subsistance au travers de l’itinérance. Leurs descendants se définissent comme Manouches et sont une des différentes composantes des « Gens du voyage ». Leurs compagnons d’infortune, entraînés par les Ottomans dans les Balkans depuis le XIVe siècle, continueront dans les Principautés roumaines, et sous d’autres formes, un esclavage commencé près de 850 ans auparavant. Ils représentent l’immense majorité de ces populations qui est tout simplement sédentaire – à ne pas confondre avec « sédentarisée » ce qui sous-entendrait un nomadisme originel.Et la machine à fabriquer du « nomade » se met en marche : on baptise « campements » de simples bidonvilles, on reloge les gens en caravane comme si cela était l’évidence même... Proposerait-on à des Bretons émigrés des péniches « forcément » plus proches de leur « mode de vie ancestral » ?

Elisabeth Clanet dit Lamanit

* Chargée de mission pour la formation des Gens du voyage et publics itinérants au CNED

Auteure de « Fils du "Vent de l’Histoire" - Un autre approche sur l’histoire de la migration des ancêtres des Rroms, Sinté et Kalé »(in Etudes Tsiganes, 2010)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.