Le PS et les Roms: question sociale, question raciale et panne intellectuelle

L’émotion suscitée - à juste titre - par les propos du Ministre de l’Intérieur sur la « vocation à ne pas s’intégrer » des Roms se trompe de cible : elle devrait dépasser la personne de Manuel Valls. Il s’agit d’un échec collectif du Parti Socialiste qui n’a su, malgré force communication sur la rénovation, articuler une réflexion progressiste sur l’immigration, la laïcité et les réparations aux discriminations.

L’émotion suscitée - à juste titre - par les propos du Ministre de l’Intérieur sur la « vocation à ne pas s’intégrer » des Roms se trompe de cible : elle devrait dépasser la personne de Manuel Valls. Il s’agit d’un échec collectif du Parti Socialiste qui n’a su, malgré force communication sur la rénovation, articuler une réflexion progressiste sur l’immigration, la laïcité et les réparations aux discriminations. Cette polémique a les mêmes racines conceptuelles que par exemple, celle autour du port du voile à l’Université. 

L’édition 2013 de la Rochelle fut l’occasion de prendre le pouls intellectuel du Parti Socialiste : faiblard. Édition recroquevillée sur les enjeux internes, presque aucun intellectuel ou universitaire invité. 

En quête d’idées neuves, l’ont pouvait se rabattre sur la librairie itinérante du Parti. Las, l’inquiétude s’accroit. En tête de gondole : Christophe Guilluy, Laurent Bouvet, Laurent Baumel et autres chantres de la Gauche Populaire et du petit blanc opprimé.  Ainsi le militant en goguette s’inquiétât d’autant plus que le thème mis en avant par Harlem Désir est l’épineuse question de la lutte contre le Front National.   

Lutte incantatoire, talisman magique de ralliement des troupes, tout le monde s’accorde à dire que le Front National est mal. Toutefois, l’on peut douter que l’incrimination outrée soit un outil du répertoire d’action efficace. La dénonciation de posture, où l’on ne fait finalement que répéter les horreurs du FN - comme par exemple la campagne « démasquons le front national » du MJS - pour essayer de démontrer à la population pourquoi ce parti d’extrême droite est dangereux semble tout aussi inefficace qu’inaudible. On ne répond pas à la droite en répétant leurs discours pour mieux les critiquer -ô combien inaudible sinon contreproductif- on répond par les politiques publiques mises en oeuvre. 

Or, cette polémique sur les Roms ou sur le voile ne reposent aucunement sur une quelconque empirie : il s’agit d’une posture morale. Le Ministre de l’Intérieur essentialise la population rom comme intrinsèquement incompatible avec la société française. Il est fait d’un problème de politique publique à double facette - sortir de la pauvreté et de l’indigence une population, régler certains problèmes de délinquance - un problème moral. C’est une grammaire hélas fort courante au Parti Socialiste, celle du différentialisme culturel. 

Lutte contre l’extrême droite, chômage, réforme pénale, intégration des Roms sont autant de sujets qui ont un même filigrane : l’intégration et la lutte contre les discriminations. Le Parti Socialiste n’a jamais su engager de travail intellectuel visant à articuler la question sociale à la question ‘’raciale’’ (pour reprendre le titre d'un ouvrage dirigé par E. Fassin). Pourtant là est un des vrais clivages majeurs aujourd’hui à gauche, tant à l’intérieur du PS qu’entre par exemple le NPA et le Front de Gauche. 

Si l’on se réclame de la social-démocratie – d’inspiration libertaire qui plus est, on ne saurait être pris en tenaille entre une gauche qui opère un réductionnisme de classe (« tout n’est que rapport de domination économique ») et une gauche culturaliste. Dans son programme aux primaires, Manuel Valls citait déjà plusieurs fois Le déni des cultures d’Hughes Lagrange, qui a ouvert la voie aux tenants de l’insécurité culturelle et des nouveaux mythes autour des caucasiens opprimés de la France périurbaine. 

Le dénominateur commun entre ces différentes formes de négation des différences est ce qu’appellent les américains la colorblindness, l’indifférence à la couleur. Ne pas voir les discriminations, les stigmatisations liées à la race, que ce soit parce qu’on considère qu’elles sont sources de domination économique ou parce que la République ne doit pas voir les couleurs, finalement, c’est participer du même phénomène de perpétuation des inégalités. Qui plus est, qu’il est facile de se réfugier dans les hauteurs morales de l’indifférence à la couleur lorsque l’on est à l’image des cadres du Parti Socialiste, c’est à dire des mâles blancs aux tempes grisonnantes.  

Prétendre comme l’a fait Manuel Valls à la tribune de la Rochelle que le combat contre le port du voile dans l’espace public se fait du nom du « combat pour le droit des femmes » c’est essentialiser ces dernières, les réduire à leur voile, prétendre comme l’a fait Manuel Valls que les Roms « n’ont pas vocation à s’intégrer » c’est essentialiser ces derniers, les réduire à leur « culture d’ailleurs ». C’est nier à ces groupes des revendications légitimes contre des torts et méfaits ressentis. 

Les sociologues Christian Joppke et John Torpey proposent de considérer l’intégration de l’islam par la loi comme révélateur des transformations de l’État libéral contemporain. À un « État-nation historiquement situé et au collectif homogène » se substituerait un État post-national procédural, où l’inclusion d’une nouvelle minorité passe par l’accommodation par la loi. D’après ces deux sociologues, la centralité du système légal dans ce processus sous-tend la prévalence de la neutralité de l’État plutôt que la reconnaissance des revendications multiculturelles. En effet, plus qu’une neutralité religieuse, c’est une neutralité éthique qui s’est mise en place petit à petit, visant à araser les différences.  

La Gauche au pouvoir doit se saisir d’une laïcité comme accomplissement pratique continu. Cela vaut pour les Roms comme pour les petites filles voilées qui veulent accéder à l’école publique. Être social-démocrate, donc socialiste, c’est acter que l’on ne peut pas changer les gens contre eux-même. Accéder aux légitimes revendications des minorités afin de réduire les torts et méfaits des discriminations et du racisme ne met pas à mal l’unité de la République ni cède à la somme des intérêts particuliers, comme l’affirment aujourd’hui certains.  

Nous citerons l’historien Pap Ndiaye qui, sur Mediapart, écrivait il y a quelques années : « Je rêve donc qu’un jour le Parti socialiste ne soit plus le parti du «nous» et du «eux», mais un parti ouvert, multiculturel et en pointe contre les discriminations ; qu’une femme noire ou beure le dirige, et que les hommes blancs âgés soient minoritaires dans ses instances supérieures ; qu’il soit bien le parti de la «question sociale», dame oui, mais d’une question sociale qui ne laisse dans l’ombre aucune de ses facettes multiples, parce que, voyez-vous, comme l’écrivait jadis Martin Luther King du fond de la prison de Birmingham: «Nous en avons assez d’attendre ». » 

 

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