L'intolérable a changé de nature

Cécile Canut, professeur des universités et réalisatrice, co-organise (avec Cécile Kovacshazy et Thomas Lacoste), samedi 11 septembre 2010 à Montreuil, le rassemblement «Les Roms, et qui d'autre?». Mediapart publie ici le texte de son intervention. A lire aussi, la présentation et le programme sur le blog d'Eric Fassin, sociologue.

Cécile Canut, professeur des universités et réalisatrice, co-organise (avec Cécile Kovacshazy et Thomas Lacoste), samedi 11 septembre 2010 à Montreuil, le rassemblement «Les Roms, et qui d'autre?». Mediapart publie ici le texte de son intervention. A lire aussi, la présentation et le programme sur le blog d'Eric Fassin, sociologue.

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pave.jpgPrendre la parole dans le contexte actuel n’a rien de symbolique. Il s’agit d’abord de marquer un refus. À la manière dont Maurice Blanchot le disait déjà en 1958, dans le numéro 2 de la revue de Dionys Mascolo, Le 14 juillet : « À certains moments, face aux événements publics, nous savons que nous devons refuser. »

Nous le savons aujourd’hui, si nous ne le savions pas déjà hier, parce que nous savons désormais que nous ne pourrions nous taire sans nous renier. L’intolérable a été atteint, cet été, sans qu’on puisse en douter. Mais sans doute aussi l’avait-il été plus tôt pour bon nombre d’entre nous. Sans doute même la question n’est-elle pas de savoir si ce qui advient aujourd’hui pour les Roms porte l’intolérable à un plus haut degré encore, un degré tel qu’il ne serait plus possible de se taire. Sans doute ne s’agit-il pas de savoir si nous allons vers toujours pire. Non. Ce qui vient à l’idée depuis cet été, c’est que l’intolérable n’est pas seulement monté d’un cran. Il a aussi changé de nature, il n’est plus le même.

C’est semble-t-il ce qui nous touche aujourd’hui. Nous pressentons que cette politique de la stigmatisation ne connaîtrait pas de limites. Elle ne connaîtrait pas de limites dans l’espace, entre territoires et populations, elle n’en connaîtrait pas davantage dans le temps. Ça n’en serait jamais assez de désignations, d’imputations et de refoulements. Ça n’en serait jamais assez de rumeurs et de dénonciations. Ça n’en serait jamais assez et ça n’en serait jamais fini du soupçon. La « décomplexion », si chère à ce qui nous gouverne, trouverait là sa déclinaison plébéienne : dans la libération de la parole honteuse. Dans le bruissement des commérages et des petites haines éventées.

On sait les Roms particulièrement exposés. On sait ce qu’il en est des fantasmes véhiculés contre eux. On sait, mais peut-être pas assez, ce qu’ont pu être et ce que sont encore les tributs payés par eux aux Sardanapale des dérives politico-économiques. Et on ne sait pas moins combien l’essentialisation d’un groupe, l’invention d’une communauté se retournent toujours, à un moment ou un autre, contre les gens qui la composent et n’ont, eux, rien demandé.

Si nous posons la question : « Les Roms et qui d’autre ? », ce n’est pas seulement pour nous interroger sur ceux qui seront les prochaines cibles d’une politique répressive. Ce n’est pas pour nous porter au secours d’une communauté à la suite d’une autre. Ce n’est pas seulement pour dire : « Qui d’autre après eux ? », mais pour demander : « Qui d’autre avec eux ? ». Pour la raison qu’il nous semble primordial non de nous indigner du sort réservé à telle communauté, mais d’interroger les conditions de sa désignation. Parce que nous n’avancerons pas sans remettre en cause les cadres de pensée qui permettent qu’on rejette dans une problématique de l’essence cette part maudite de la population, qu’on l’« assigne à résidence identitaire », comme dirait J.-L. Amselle.

Il nous semble aujourd’hui nécessaire, en amont de la reconnaissance des droits, de nous interroger sur les catégorisations à partir desquelles on voudrait nous faire penser. Et dans lesquelles on voudrait que nous nous tenions.

Samedi 11 septembre 2010 à Montreuil (93). © Céline Gaille. http://lapreneusedetemps.blogspot.com/2010/09/liberte-de-circulation.html Samedi 11 septembre 2010 à Montreuil (93). © Céline Gaille. http://lapreneusedetemps.blogspot.com/2010/09/liberte-de-circulation.html

 

Faudrait-il dire qu’il ne s’agit pas de prendre position pour ou contre. Faudrait-il dire qu’il ne suffirait pas de se porter au secours des Roms, qu’on n’en viendrait qu’abusivement à défendre une communauté que nous ne voyons constituée que par ceux qui la traquent. Faudrait-il même aller jusqu’à dire que la catégorie Rom n’existe pas… ou qu’à tout le moins, elle ne correspond à rien de ce qu’il est permis de rencontrer. Dans le ghetto tsigane de Sliven en Bulgarie, qui porte le beau nom de Nadejda, « espoir » en bulgare, le mot Rom ne veut pas dire grand-chose. « Gens du voyage » moins encore. Et « nomades » pas davantage. Les fameux Roms d’aujourd’hui sont des Roumains ou des Bulgares sédentarisés depuis des siècles pour la plupart, entretenus dans la misère et la dépendance. Certes, le terme a été choisi par l’Union Romani Internationale pour inventer la nation rom à des fins politiques qui exigeaient d’en passer par une visibilité, donc une reconnaissance, accrue. Mais la multiplicité des dénominations, les noms que les familles et les groupes se donnent n’ont rien à voir avec une homogénéisation si propre à détourner la population de la question sociale. Si susceptible de justifier une politique de contingentement. Et si nécessaire à la communication.

J’ai passé l’an dernier de longs moments avec des familles bulgares et bosniaques dans un petit hôtel d’accueil de familles étrangères, juste derrière, ici, à Montreuil. Ce dont elles souffraient, ce n’était pas seulement de l’ostracisme, de la honte, ou même de la pauvreté. Ce dont elles souffraient le plus, c’était de ne pouvoir parler. Car comment apprendre le français quand aucun Français, ou presque aucun, ne vous adresse la parole ?

Ces familles se voient aujourd’hui l’objet d’un double refoulement : celui de leur personne aux frontières et celui d’un imaginaire reversé sur le compte de l’effroi sécuritaire. Et ce refoulement, ces expulsions, ces renvois que l’on sait promis à des retours, des allers et retours, ne laissent en rien augurer une quelconque résolution dudit problème, rien d’un semblant de dénouement, mais tout du parti qu’il est politiquement opportun d’en tirer. Car tout se passe comme s’il fallait que la situation ne connaisse pas d’issue : ou plus exactement, que cette absence d’issue caractérise, à dessein, toute la situation. On ne peut guère penser que les acteurs de ces expulsions s’imaginent résoudre la question, surtout lorsqu’on connaît le rejet presque viscéral dont, dans leur pays de provenance, ces populations font l’objet. On peut en revanche entrevoir que de la sorte s’engage un processus qui ne verra pas d’aboutissement autre que sa sempiternelle instrumentation. Car au présent de l’ostracisme se joint le futur d’un soupçon dont la communication d’aujourd’hui semble affirmer le choix politique : communiquez, communiquez, il en restera toujours quelque chose, entendrait-on dire. Cette communication-là joue avec le feu courant de la rumeur et des préjugés qui la nourrissent. Et il est à redouter que le recours répété aux stéréotypes éculés, comme à l’essentialisation qui leur donne libre cours, ne marque durablement des esprits que l’on voudrait préparés aux orientations électorales de demain.

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