Etre Rom (2): une communauté inventée

Considérée comme un groupe « à problèmes », la communauté Rom n’existe pas véritablement. Il s’agit plus d’une entité administrative, d’une notion politique transnationale dans laquelle sont mélangées de multiples communautés, avec des langues et des traditions variées et avec des appartenances territoriales précises. Exemple en Bulgarie.

Considérée comme un groupe « à problèmes », la communauté Rom n’existe pas véritablement. Il s’agit plus d’une entité administrative, d’une notion politique transnationale dans laquelle sont mélangées de multiples communautés, avec des langues et des traditions variées et avec des appartenances territoriales précises. Exemple en Bulgarie.


 

La dénomination “Rom” est une simple classification créée par l’administration européenne et englobe un ensemble de populations bien différentes entre elles: il est rare que des communautés qui ne parlent pas la même langue, ne suivent pas les mêmes rites culturels, ne partagent pas les mêmes coutumes soient recensées en une seule et même entité culturelle et ethnique. En créant cette vaste catégorie administrative des “Roms”, l’Europe a participé d’une massification identitaire visant à homogénéiser ces minorités vivant dans les pays membres de l’Union.

A ce sujet, les travaux d'Henriette Asséo, agrégée d'histoire, professeur à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) et membre du conseil de direction du Centre de recherches tsiganes de l'Université Paris-Descartes sont édifiants. Ils démontrent clairement qu’il s’agit d’un problème d’émancipation sociale et non d’un problème ethnique, encore moins d’une « incompatibilité culturelle » (cf. son dernier ouvrage aux éditions Gallimard, Tziganes – Une Destinée Européenne). Les réalités historiques de ces populations sont occultées au profit d’une politique transnationale qui incite à une partition ethnique, privant les Européens d’origine tzigane, rom et autres de leurs pleins droits de migrants au sein de l’Union européenne. Cette tendance s’appuie sur une mutualisation des politiques menées sur les migrants tziganes et enclenche un processus de « dénationalisation » de ces populations. Cela tend à attribuer des traitements spécifiques qui permettraient la non-application des lois de libre circulation en Europe, ce qui placerait ces populations de fait dans une situation « d’apatrides ».

En France, le processus s’accélère et rend progressivement « acceptable » pour l’opinion publique la vision des Roms comme des peuplades sans ancrage territorial. Les Roms seraient comme des « nomades », souvent confondus avec la catégorie des « gens du voyage », ce qui occulte le fait que la majorité des citoyens européens d’origine Rom (tzigane) sont simplement des travailleurs pauvres, socialement déclassés (cf. Être Rom en Bulgarie (1)).

Aujourd’hui, on distingue de plus en plus souvent ces deux types de clichés largement diffusés : d’une part, les Roms seraient des « voyageurs dans l’âme », qui de ce fait seraient dans l’impossibilité de tisser des relations sociales à travers le marché du travail ou celui des biens et des services et qui seraient en quelque sorte les derniers « résistants » à la société de consommation, des renégats d’un système basé sur des rapports contractuels marchands, territoriaux et nationaux ; d’autre part, les Roms seraient des personnes « malveillantes » vis-à-vis de la propriété d’autrui, des « parasites » des aides sociales et des mendiants qui n’hésitent pas à vendre leurs enfants ou à les envoyer faire la manche plutôt que de les inscrire à l’école.

Quelle que soit la projection faite sur les Roms, une image met tout le monde d’accord : les Roms sont le visage du pauvre. Reste à savoir si cette misère est culturelle et donc imputable aux Roms eux-mêmes ou bien si elle résulte d’une politique économique et donc relève d’une plus large responsabilité collective ?

Les Roms sont-ils primitifs ou juste pauvres ?

Are the Roma Primitive or Just Poor ?, titrait en octobre 2013 le New York Times à propos de la situation en France, à la suite des démantèlements de camps roms et des déclarations de Manuel Vals sur l’incompatibilité culturelle de cette communauté avec les modes de vie de la société française.

Délibérément provocateurs, le ton et l’intitulé de cette publication interpellent sur la question « des Roms » en les plaçant dans une problématique de droits de l’homme. L’article a suscité de nombreuses réactions des lecteurs, que le New York Times a publié également. Une de ces lettres est adressée par Justin Erik Halldór Smith, agrégé de philosophie, professeur à l’université Diderot Paris VII et co-signée par trente-sept autres professeurs d’universités d’Europe, des États-Unis et du Canada (lire la lettre en anglais).

Le philosophe et ses collègues de sciences humaines mettent en évidence le fait que « la minorité Rom » reste la dernière minorité sur laquelle de telles spéculations – sont-ils primitifs ou juste pauvres? – sont encore possibles aujourd’hui. Ils soulignent le danger de présenter comme « fondée » une telle dichotomie d’analyse sous prétexte d’objectivité et de confrontation de deux points de vue plausibles. « Il y a-t-il encore une autre minorité en Europe ou aux États-Unis sur laquelle on se permettrait de formuler et de poser publiquement une telle question ? Bien sûr que non ! »

Ce constat et cette mise en garde semblent pourtant ne pas avoir beaucoup d’impact sur le débat en France. Des propos qui seraient difficilement imaginables et impossibles au sujet d’autres minorités le sont lorsqu’on parle des Roms. France Télévision et son émission phare Envoyé Spécial n'hésite pas à diffuser un reportage sur les « pickpockets » dans les rues et le métro parisiens en intitulant le sujet : Enfants Roms, au cœur des réseaux. Comme si les cas extrêmes de faits divers où par exemple des parents français ont assassiné, violé des enfants, ou encore congelé leurs bébés, pouvaient donner lieu quelque part ailleurs à une considération généralisée : « Les Français assassinent, violent et congèlent leurs enfants ». Pourtant, cette absurde et impossible généralisation devient possible lorsqu’il s’agit des Roms.     

Tout comme il devient possible qu’un député de la République puisse regretter publiquement que les secours soient envoyés « trop tôt » pour éteindre l’incendie dans un camp rom, et que son auditoire municipal puisse juste rire de la « blague ».

De nombreux sondages et études sociologiques en France montrent un approfondissement des inégalités et la montée de la crainte des Français de perdre leur emploi – d’autant que cette perte est considérée comme irrécupérable et qu’elle est fortement associée à la pauvreté, l’exclusion et la déchéance personnelle. Le visage de la misère que porte la minorité Rom effraie. En créant « l’épidémie Rom », on crée une impossibilité d’imaginer que ce qui arrive aux Roms puisse arriver aux « non Roms ».

Cela opère une rupture fondamentale dans la possibilité même d’une complicité basique, d’une projection associative avec la réalité des travailleurs Roms. Ces Roms sont invisibles en dehors des cas extrêmes et spectaculaires d’une infime partie d’une population qui représente pourtant la plus grande minorité d’Europe. Une stigmatisation largement exploitée aujourd’hui qui nous rend complice d’une négation collective des vies humaines.

Elana Resnick livre son expérience en Bulgarie et pose la question : Pourquoi ?

Elana Resnick, anthropologue doctorante à l’Université du Michigan, effectue des recherches sur l’histoire des rapports sociaux liés au traitement des déchets domestiques. Elle observe l’évolution des cycles de vie et de destruction des objets usagés dans nos habitudes contemporaines. Son étude se focalise sur la Bulgarie.

Un constat s’impose à elle : le ramassage et le traitement des déchets en Bulgarie sont des services assurés quasi-exclusivement par des tziganes (Roms). Personne à Sofia ne s’interroge ou ne remarque ce fait. Pour les tziganes eux-mêmes comme pour les autres Bulgares, cela semble être une évidence, une « normalité », « c’est comme ça ».

Elana Resnick pose la question : « pourquoi ?»

Sur cette question, la jeune anthropologue concentre l’ensemble de ses travaux de recherche universitaires. Elle apprend le bulgare, puis en 2012 demande à être embauchée comme éboueuse par une société de ramassage des ordures et de nettoyage des rues à Sofia. Son équipe est constituée d’une quarantaine de femmes, toutes sont tziganes de familles de travailleurs pauvres. La paye d’une éboueuse est d’environ 200 euros par mois, ce qui correspondrait en France à un pouvoir d’achat d’un peu plus de 400 euros. « Avec ce salaire, les femmes  assurent le quotidien du foyer, leurs maris sont souvent ouvriers sur des chantiers saisonniers et ne parviennent pas à avoir du travail en continu », précise Elana Resnick.

Ces Roms-là « ne posent pas de problèmes ». Ils sont invisibles et n’existent pas dans l’opinion publique, pourtant ils sont les plus représentatifs.

« Comme la plupart du temps, lorsqu’il s’agit de minorités, ceux dont on parle sont les plus visibles, mais les moins représentatifs. Les médias ne parlent pas de la majorité des gens d’origine tzigane qui travaillent et entretiennent leurs familles comme n’importe quel autre citoyen européen. Les médias “préfèrent”  des faits divers où sont impliqués une minime partie des Roms bulgares », note Elana Resnick.

 

 

Reportage vidéo réalisé par Bojina Panayotova

 

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