Un bouc émissaire sarko-hollandesque

Cher monsieur Hollande,

 

dimanche 11 février, sur Canal Plus, vous avez émis les souhaits suivants :

"(...) des règles européennes pour éviter que nous reconnaissions cette circulation [de Roms] encore et encore ; ensuite qu'il y ait des camps qui puissent être ceux de notre propre décision, c'est-à-dire éviter que ces populations ne s'installent n'importe où. (...)"



Mais de qui parlez-vous Monsieur Hollande ?

Qui sont "ces populations" nébuleuses dont vous parlez et qui n'existent pas? Oui, il y a des Tsiganes roumains, comme il y a des Tsiganes français, suédois, italiens, états-uniens, etc. et ils sont évidemment tous différents. Cette minorité ethnique existe en France, comme tant d'autres minorités, car la France est un pays multiculturel et multiethnique, c'est même sur ça qu'elle fonde son identité nationale, monsieur Hollande : sur la cohabitation pacifique et tolérante des uns et des autres, par delà leurs différences culturelles. Si le quinquennat qui se termine a tenté de défaire ce projet national séculaire, et si certains pays d'Europe tentent également de retourner à une ethnicisation des uns et des autres pour mieux diviser de façon intestine, ce n'est pas ce qu'on est en droit d'attendre d'un candidat qui se réclame "socialiste".

 

D'autre part, il serait bien erroné de confondre une personne d'une minorité ethnique et un migrant récent, car le ressortissant d'une minorité ethnique peut être citoyen du pays depuis des siècles, de son pays, comme c'est le cas pour presque tous les Tsiganes.

 

De quelle circulation parlez-vous monsieur Hollande ?

 

Ces personnes qui viennent en France sont principalement des Roumains acculés à la migration, à cause de la misère sans nom dans laquelle ils sont conduits par un pays où le chômage et la pauvreté existent. Ce sont des Roumains, monsieur Hollande, c'est-à-dire des membres de l'Union européenne. Ils ne bénéficient d'aucune législation exceptionnelle ou d'exemption de droits communs, contrairement à ce que vous semblez sous-entendre pour exciter à faible coût une rancœur populiste selon laquelle "l'autre" qui n'est pas "nous" nous envahirait.

 

Aucune exception ne leur est accordée sinon, comme vous le savez, un non-droit, à savoir que les ressortissants de la Roumanie et de la Bulgarie, s'ils peuvent "circuler" au sein de l'Union européenne, tout comme les Français ont le droit d'aller en Roumanie ou en Bulgarie, n'ont en revanche pas accès aux avantages de l'espace Schengen, c'est-à-dire concrètement qu'ils n'ont pas les mêmes droits que les autres Européens de cette même "Union" pour travailler (en France ou ailleurs dans l'Union). Les restrictions en termes de droit du travail sont telles que quasi tout travail en est rendu impossible. On empêche ces migrants européens de travailler et on se plaint du résultat...

 

 

 

Des camps, Monsieur Hollande ?

 

Face à cette proposition, on reste sans voix.

 

On ne peut que se remémorer la (forcément trop) longue liste des différents "camps" que les dirigeants politiques ont inventés pour écraser des populations, surtout durant le siècle qui vient de passer, tous camps qui ont été des lieux de violence et d'injustice voire de meurtres de masse, pour enfermer des personnes qui avaient commis l'erreur d'être - être juif, être "nomade" (encore une catégorie inventée par des politiques), être espagnol, être "dissident", etc. Un camp, faut-il le rappeler, est la privation par un État des libertés fondamentales, il est la mise en place d'un état d'"exception", la destruction de la démocratie pour tous.

 

 

 

Un projet socialiste, monsieur Hollande !

 

Monsieur Hollande, entourez-vous vite de meilleurs conseillers.

 

Et si vous êtes élu président, ne continuez pas, comme vous le faites actuellement, la politique que mène le gouvernement français depuis 2007 (voire depuis 2002) : le président de la république actuel s'emploie à parler des Roms comme d'une catégorie qui serait homogène, quand il s'agit en réalité de sa part d'un outil politique visant à enflammer un discours de haine et de division, quand il s'agit de détruire le projet étatique d'un vivre ensemble pacifiquement, quand il s'agit de créer de toutes pièces des "ennemis intérieurs" fantasmés - occultant par ces boucs émissaires les vrais problèmes, mais provoquant de vraies exclusions. Tout cela, monsieur Hollande, ce n'est pas la France dont rêve la gauche.

 

 

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