L’Europe doit sanctionner la discrimination d’Etat à l’encontre des Roms

Appel aux citoyens français et européens. A l’occasion de la réunion des chefs d’Etats européens à Bruxelles, le 16 septembre 2010, le Président Français, Nicolas Sarkozy, a dû faire face aux questions posées par la politique française d’expulsion groupée des Roms originaires de Roumanie et de Bulgarie du territoire français.
Appel aux citoyens français et européens. A l’occasion de la réunion des chefs d’Etats européens à Bruxelles, le 16 septembre 2010, le Président Français, Nicolas Sarkozy, a dû faire face aux questions posées par la politique française d’expulsion groupée des Roms originaires de Roumanie et de Bulgarie du territoire français. Cette politique, contraire au droit européen que la France s’est engagée à respecter et à faire prévaloir sur ses lois et règlements internes, attentatoire aux droits de l’homme inscrits dans la Constitution française et dans la Déclaration des droits de l’homme de 1948, a soulevé à juste titre les critiques d’agences des Nations Unies, du Parlement européen, de la Commissaire européenne à la justice et de la Commission elle-même (garante de l’exécution des traités). Elle a soulevé la réprobation de l’opinion publique mondiale.

 

Détournant le sens d’une formule de Madame Viviane Reding, le Président français s’est drapé dans la dignité offensée de la « nation des droits de l’homme ». Il a minimisé l’importance des mensonges du gouvernement français sur ses directives de police, revendiqué le droit « souverain » d’expulser les « délinquants », et laissé entendre que la France « fait ouvertement » ce que d’autres Etats pratiquent plus discrètement, ou s’apprêtent à faire. Enfin il a renvoyé la responsabilité de la situation de malaise moral et de violence sociale créée par son instrumentalisation raciste des questions de séjour et de circulation sur d’autres Etats européens et sur les instances européennes elles-mêmes.

Citoyens français et européens, nous ne pouvons accepter qu’en notre nom la vérité des faits soit ainsi travestie et la justice ridiculisée. Par les critères d’origine ethnique sur lesquels elle se fonde et par les procédures policières qui la mettent en œuvre (en particulier le tri des familles par sexe et par âge et le regroupement forcé des individus ‘indésirables’), la politique de ‘nettoyage’ et d’expulsions décidée à Paris pendant l’été 2010 renoue avec la tradition anti-démocratique et anti-républicaine des années 1930. Comme Viviane Reding, nous pensions pourtant « que l’Europe ne seraitplus le témoin de ce genre de situation après la seconde guerre mondiale ». En effet, l’Europe s’est construite contre l’héritage de la xénophobie et du racisme. Ce qui vaut pour l’Europe en général, vaut aussi pour la France.

En conséquence, nous exigeons que le gouvernement français mette fin à ses pratiques illégales et contraires aux droits de l’homme. Faute de quoi il convient que la Commission européenne engage les poursuites prévues en droit européen, déjà évoquées par la Commissaire à la justice. Nous appelons nos compatriotes à combattre sur ce point aussi le chauvinisme officiel et à soutenir les principes démocratiques, comme ils le feraient d’ailleurs si d’autres États européens étaient mis en cause pour les mêmes raisons.

Nous n’en sommes que plus à l’aise pour affirmer que nul ne doit profiter de l’indignité française pour échapper à ses propres responsabilités. La persécution des Roms sévit dans tout le continent. Elle s’accompagne de discriminations institutionnelles et professionnelles, de brutalités policières récurrentes, voire parfois de pogroms encouragés ou du moins tolérés par les autorités. La Commission et le Parlement européens doivent demander compte aux Etats de leur complaisance ou de leur négligence, des réglementations du droit de séjour et de circulation des « nomades » qu’ils appliquent, ainsi que de l’utilisation des fonds de solidarité sociale destinés à l’amélioration de la situation des Roms. L’ensemble des États de l’Union doit engager sans délai – avec le soutien de tous les démocrates européens – une politique d’éradication du racisme anti-Rom dont dépend, pour une part, la signification du projet politique commun. L’Europe doit sanctionner les pratiques xénophobes et racistes des États membres, et la France ne saurait se soustraire à cette exigence démocratique.

Etienne Balibar (philosophe), Jean-Loup Amselle (anthropologue), Cécile Canut (linguiste), Eric Fassin (sociologue), Marie Gaille (philosophe), Tony Gatlif (cinéaste), Cécile Kovacshazy (comparatiste littéraire), Thomas Lacoste (cinéaste et éditeur), Christophe Mileschi (italianiste et écrivain), Sophie Wahnich (historienne).

Ce texte a été publié lundi 27 septembre dans Libération. Il va peu à peu être publié par les presses européennes et transatlantiques ; il a par exemple paru dans Il Manifesto (Italie) le 28 septembre.

Nous mettons plus bas la traduction de ce texte en version anglaise / espagnole / italienne, pour vos ami-e-s non-francophones. Afin que cet appel prenne la dimension internationale qui lui est nécessaire, grâce à ces versions traduites, plus vous serez nombreux à le proposer à des media étrangers pour diffusion, plus il sera diffusé. Merci de votre collaboration. Les cosignataires.

 

Biographies des signataires :

 

Etienne Balibar

Philosophe, professeur émérite, Université de Paris-Ouest – Nanterre La Défense et Distinguished Professor of Humanities à l’Université de Californie à Irvine aux Etats-Unis. Il est, entre autres, l’auteur de Violence et civilité : Wellek Library Lectures et autres essais de philosophie politique (Éditions Galilée, Paris, 2010), Europe, Constitution, Frontière (Editions du Passant, Paris, 2005), We, The People of Europe? Reflections on Transnational Citizenship (Princeton University Press, 2003, adaptation de Nous, Citoyens d'Europe ? La Découverte, Paris, 2001), et L’Europe, l’Amérique, la Guerre. Réflexions sur la médiation européenne (La Découverte, Paris, 2003)

Eric Fassin

Sociologue, chercheur à l’Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux – CNRS, Inserm, EHESS et Université de Paris XIII. Il a, entre autres, dirigé les ouvrages Discriminations : pratiques, savoirs, politiques (La Documentation Française, Paris, 2008) et De la question sociale à la question raciale ? Représenter la société française (La Découverte, Paris, 2006)

Tony Gatlif

Cinéaste. Il est l’auteur de nombreux films dont récemment Liberté (2010), Transylvania (2006) et Exils (2005)

Thomas Lacoste

Cinéaste et éditeur – La Bande Passante. Il est l’auteur, entre autres, de Ulysse Clandestin, un film pour la nécessaire suppression du ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale (La Bande Passante, 2010), Cette France-là. Du problème de l’immigration à la politique d’immigration comme problème (avec Eric Fassin, La Bande Passante, 2010), Les Mauvais jours finiront, 40 ans de justice en France (La Bande Passante, 2009) et L’Europe et ses frontières (avec Etienne Balibar, La Bande Passante, 2007)

Christophe Mileschi

Italianiste et écrivain, professeur de littérature italienne contemporaine, Université de Paris-Ouest – Nanterre La Défense. Il a notamment dirigé l’ouvrage Les Ecrivains italiens et la Grande Guerre (Narrativa, 2010). Il est l'auteur, entre autres, de Gadda contre Gadda. L'écriture comme champs de bataille (Ellug, Grenoble, 2007) et Dino Campana. Le mystique du chaos (L'Age d'Homme, Paris-Lausanne, 1998) et a publié trois romans Maxel Menga (Castells, Sassenage, 2006), Rue Marangon (Castells, Sassenage, 2006) et Morts et remords (La fosse aux ours, Lyon, 2005)

Cécile Kovacshazy

Comparatiste littéraire, maître de conférences en littérature comparée, Université de Limoges. Elle a, entre autres, dirigé et préfacé les deux numéros spéciaux « Littératures romani : construction ou réalité ? » (revue Etudes Tsiganes, volume 1, n°36, 2008 et volume 2, n°37, 2009) et « Une ou des littératures romani ? » (revue Etudes Tsiganes, n°41, début 2011)

 

Marie Gaille

Philosophe, chargée de recherche au CNRS – CERSES. Elle est l'auteur, entre autres, de La valeur de la vie (Les Belles Lettres, Paris, 2010), Machiavel et la tradition philosophique (PUF, Paris, 2007), Conflit civil et liberté (Honoré Champion, Paris, 2004) et Le citoyen (GF Flammarion, Paris, 1998)

Jean-Loup Amselle

Anthropologue, directeur d'études à l'EHESS – Ceaf. Il est l'auteur, entre autres, de Rétrovolutions (Stock, Paris, 2010) et L'Occident décroché : enquête sur les postcolonialismes (Stock, Paris, 2008)

Cécile Canut

Linguiste, professeure à l'Université Paris-Descartes. Elle est l'auteur, entre autres, de Langues à l’encan, Vers une nouvelle Europe des langues (Michel Houdiard, 2009) et Le spectre identitaire, entre langue et pouvoir au Mali (Lambert Lucas, 2008)

Sophie Wahnich

Historienne, directrice de recherche au CNRS, IIAC – LAIOS/EHESS. Elle est l'auteur, entre autres, de Les Émotions, la Révolution française et le présent : Exercices pratiques de conscience historique (CNRS Éditions, Paris, 2009), Fictions d'Europe, la guerre au musée en France, en Grande Bretagne et en Allemagne (Éditions des archives contemporaines, Paris, 2003) et L'impossible citoyen, l'étranger dans le discours de la Révolution française (Éditions Albin Michel, 1997)

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