Naître à nouveau avec Douglas Sirk

 Après plusieurs heures passées à visionner des courts métrages étrangers pour la sélection cannoise, besoin de me nettoyer le regard.

 

Après plusieurs heures passées à visionner des courts métrages étrangers pour la sélection cannoise, besoin de me nettoyer le regard.

« Il se laissa gagner par sa propre conviction que les êtres humains ne naissent pas une fois pour toutes à l’heure où leur mère leur donne le jour, mais que la vie les oblige de nouveau et bien souvent à accoucher d’eux-mêmes. » Gabriel Garcia Marquez

Cette phrase extraite de L’Amour aux temps du choléra, lue de bon matin, m’aide à faire mon choix : Le Secret magnifique de Douglas Sirk, déjà revu pourtant à peine quelques mois plus tôt, grâce à sa sortie en DVD. Le coffret édité chez Carlotta est pour moi l’un des derniers événements importants de l’actualité cinéma. Peu de films dans ma DVDthèque dont il me coûte de me séparer. Ceux de Sirk en font maintenant partie.

Mon attachement à Douglas Sirk est renforcé par le fait qu’il ne m’a pas été d’emblée familier. Bien sûr que j’avais aimé Le Mirage de la vie et Tout ce que le ciel permet quand je les ai vus pour la première fois, mais comme on aime quand on aime pas complètement : avec raison. Quand je les ai revus quelques années plus tard à la faveur d’une rétrospective à la Cinémathèque française, l’émotion m’a submergée. Plus question de se chercher des raisons, simplement s’incliner devant les larmes, le bien connu « plaisir des larmes ». J’ai découvert Le Secret Magnifique à ce moment-là, ce qui explique sans doute que j’ai une tendresse toute particulière pour lui.

Et aussi parce que c’est peut-être celui qui met en scène le plus visiblement, au risque du grotesque,ce qui rend Sirk si cher à mon cœur : l’art des êtres à « accoucher d’eux-mêmes », pour reprendre les mots de Garcia Marquez. Bob Merrick (Rock Hudson) l’invétéré viveur qui a causé malgré lui la mort du mari d’Helen Philipps (Jane Wyman) et la perte de la vue de cette dernière, n’a plus qu’une obsession : se faire pardonner d’elle et lui faire recouvrer la vue, ou, pour le dire autrement… mettre tout en œuvre pour vivre l’amour qui les unit. Quant à Helen, il ne s’agit pas tant pour elle de « retrouver » la vue qu’acquérir une autre vision de la vie, accepter cet amour improbable pour Bob devant lequel même sa belle-fille finira par s’incliner. Car le secret magnifique du film, bien plus que cette étrange société secrète qui fait le bien dans l’ombre, est l’amour, qui n’est pas fait, comme notre cher Président – et tant d’autres- voudrait nous le faire croire, pour être affiché mais pour s’éprouver dans une intimité qui obligeà baisser la garde de ses préjugés.

Œuvrer dans le plus grand secret, non pour réaliser la théorie du complot chère à l’Amérique mais pour se réaliser tout court, pour accoucher de soi-même.

Dès le générique de début, et la musique qui se déploie, on sait « comment tout cela va finir ». Mais comme dans les grands films – et dans la vie -, l’important n’est pas le point d’aboutissement mais le chemin éprouvé pour y parvenir. La fameuse conclusion du Pickpocket deBresson : « Tout ce chemin qu’il m’a fallu pour arriver jusqu’à toi. »

Tous les personnages du Secret magnifique tracent donc leur route. Une route faite d’obstacles concrets à surmonter, mais dont l’enjeu est ouvertement métaphysique : abandonner les apparences pour atteindre le cœur du secret, là où l’être humain naît à une perception plus haute de la vie, non pas plus haute parce qu’elle serait plus morale mais parce qu’elle permet à l’homme de s’y réaliser, de s’y incarner absolument. Et quel plus beau symbole de cette incarnation que Rock Hudson ?! Rock Hudson dont la beauté parfaite m’a longtemps paru fade et dont le premier degré m’émeut aujourd’hui.

Peut-être parce qu’ils « jouent » directement avec nos émotions, les mélos sont les miroirs les moins trompeurs que le cinéma nous tend pour témoigner de nos éventuels « accouchements de nous mêmes. » Qu’est-ce qui nous fait pleurer, de quelle manière ? Dis-moi comment tu pleures, je te dirai qui tu es…

Portée par mon plaisir d’avoir redécouvert les mélos de Douglas Sirk, j’ai revu Il y a quelques semaines Sur la route de Madison de ClintEastwood. Je dois l’avouer, le film m’avait laissée plutôt de marbre, à sa sortie. Mais là où je n’avais vu que clichés et narcissisme eastwoodien – persuadée, dans mon souvenir, qu’il passait son temps à filmer complaisamment son corps vieillissant alors qu’il n’y a qu’une pudique scène de douche ! -,j’ai été bouleversée par l’évidence d’une histoire d’amour et leur beauté à tous deux, Eastwood et Meryl Streep.Pourquoi ce changement radical de regard ? Dans le langage de Garcia Marquez, je dirais que c’était parce que « j’avais accouché de moi-même » Ou, comme le dirait de manière plus pragmatique la Zazie de Queneau et Louis Malle après son périple dans un Paris sans métro : parce que « j’avais vieilli. » Eh bien tant mieux. Le plaisir des larmes vaut bien quelques années…

 

Claire Vassé

 

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