Archives du futur

La fondation Beyeler, près de Bâle, consacre une importante exposition à l’Action Painting, cette peinture abstraite et gestuelle qui s’est imposée après la Seconde Guerre mondiale. En revoyant un petit film de Hans Namuth sur Jackson Pollock, que je recherchais depuis des années, la question me vient, qui est aussi un souci : quelles traces et quelles archives livrerons-nous de notre époque et de nos créateurs ?

La fondation Beyeler, près de Bâle, consacre une importante exposition à l’Action Painting, cette peinture abstraite et gestuelle qui s’est imposée après la Seconde Guerre mondiale. En revoyant un petit film de Hans Namuth sur Jackson Pollock, que je recherchais depuis des années, la question me vient, qui est aussi un souci : quelles traces et quelles archives livrerons-nous de notre époque et de nos créateurs ?Il pleuvait, avec un bas ciel gris plombé de mars dans la banlieue de Bâle, presque à la frontière allemande, à Riehen où se trouve la Fondation Beyeler, j’avais déjà parcouru quelques salles, Hans Hartung (mou), Robert Motherwell, Pierre Soulages, Franz Kline, quelques Pollock magnifiques, trois immenses Clifford Still qui me font réviser mon jugement sur ce peintre que j’ai pu parfois trouver à la limite du décoratif et qui ici s’impose avec une profondeur de la surface, une sorte de vibration de la couleur, et tout à coup, je vois un panneau invitant à descendre au sous-sol pour assister à la projection d’un documentaire de Hans Namuth.

Je le connais, ce film, je l’ai vu il y a une trentaine d’années, et depuis je consulte régulièrement les moteurs de recherche pour voir s’il existe un DVD, en vain.

Jackson Pollock 51 © facs1900b

En fait, Namuth a tourné deux films, en 1950, dans l’atelier de Jackson Pollock, à East Hampton. Le premier dure 6 minutes, est enregistré en un long plan séquence non monté, dans l’atelier, tandis que l’artiste travaille à une toile posée à même le sol, sans châssis. Le deuxième (celui qu’on voit à l’exposition Action Painting de la Fondation Beyeler) dure 10 minutes et porte sur deux expériences, menées en plein air, en rase campagne, devant l’atelier : d’une part une longue toile posée à terre et traitée en dripping (merveilleuse matérialité de la peinture déposée en coulures à l’aide d’un pinceau qui ne touche jamais la toile, comme une subtile et rapide chorégraphie) ; d’autre part une œuvre exécutée sur une plaque de verre, avec la caméra placée en dessous : Pollock y dispose d’abord des éléments en fer, des bouts de papier, des mégots (on en trouve parfois dans les grands tableaux du peintre si on les regarde attentivement et de près), ensuite de quoi il passe à la peinture, selon le même dripping. Document exceptionnel, où l’artiste compose, crée et peint non plus sous mais sur notre regard. C’est bref, on en voudrait plus, mais l’idée de Hans Namuth était géniale. Personne ne s’est beaucoup intéressé à ses photos et moins encore à ses films sur le moment. Il a toutefois constitué une archive brute qui, aujourd’hui, est un témoignage décisif où l’on comprend le geste du peintre, son rapport à la surface, sa rythmique. Et cela me conforte dans une vieille idée, qui est aussi un souci : a-t-on assez l’énergie, aujourd’hui où ce serait pourtant si facile, de produire ces archives du futur, et de les produire en toute simplicité, à l’écart des grilles de programmation, sans but immédiat ?

Une passionnante série d’entretiens fut réalisée dans les années 70 sous l’intitulé « Archives du XXe siècle » : son principe était un peu glaçant, puisque la personne interviewée, en plan fixe, savait que le film ne serait diffusé qu’après sa mort (il y eut Eugenio Montale, Roland Barthes, et quelques autres). On vit certains de ces films dans la case « Océaniques » de Pierre-André Boutang, ce moment miraculeux de la télévision publique, sur FR3 dans les années 80. Un jour reviendra-t-il où cette télévision accueillera ces images ?

Bernard Comment

L’exposition « Action painting » est ouverte jusqu’au 12 mai 2008. Pour toute information : www.beyeler.com

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.