Retours de Belfort en quatre plans (+1)

Que retenir de la 25e édition du festival Entrevues de Belfort, clôturée le 5 décembre? Au moins cinq plans, glanés au détour d'une compétition faste et emballante, plus radicale qu'on ne se l'était imaginée, mais qui continue, bizarrement, de s'articuler autour de la distinction un peu poussiéreuse entre «documentaire» et «fiction».

Que retenir de la 25e édition du festival Entrevues de Belfort, clôturée le 5 décembre? Au moins cinq plans, glanés au détour d'une compétition faste et emballante, plus radicale qu'on ne se l'était imaginée, mais qui continue, bizarrement, de s'articuler autour de la distinction un peu poussiéreuse entre «documentaire» et «fiction».

 

1 - Nous sommes au bord d'une réserve d'eau boueuse, en plein coeur d'une forêt qu'on imagine primaire, dans les environs de Paramaribo, capitale du Surinam. Un feu de bois au premier plan, un poste de radio posé un peu plus loin sur un tronc d'arbre coupé, et au fond, un homme en maillot noir se lave. Sublime ouverture du film de l'américain Ben Russell, Let each one go where he may, cette scène de bain frontale présente un corps qu'on ne lâchera plus, deux heures durant. La douche terminée, le plan s'élargit: l'homme rentre enfiler un T-shirt rouge dans sa cahute, premiers pas d'une longue odyssée à travers le pays.

Construit en 13 blocs d'une dizaine de minutes chacun (à peine trois plans fixes), le film, d'une grande virtuosité, suit la marche silencieuse de deux frères noirs, décidés à emprunter le chemin que prirent leurs ancêtres esclaves il y a 300 ans, fuyant le joug néerlandais. Au croisement de l'expérimental et de l'ethnologique (Russell est un fan à peine masqué de Jean Rouch), Let each one... emprunte le sentier de crête lunaire d'une mine d'or à ciel ouvert, remonte le fleuve Surinam à bord d'une petite embarcation à moteur, ou se fraie un chemin dans l'épaisse forêt, toujours dans les pas des frères.

A l'écran, ce sont deux hommes qui marchent vers leurs origines, deux arpenteurs guidés par une idée fixe, alternative aux flâneurs et déserteurs de la fin du 20e siècle, déjà vus chez Benjamin/Alys/Stalker. Porté par une caméra hyper souple, aimantée par ceux qu'elle suit, Russell, en train de devenir l'un des cinéastes les plus recherchés du moment, pose la question de la liberté de mouvement d'ex-opprimés, et scrute le poids du passé dans leurs déplacements au quotidien. Un parti pris esthétique et théorique passionnant. Vers la fin du film, les deux frères, arrivés à destination, participent à un carnaval en revêtant les masques effrayants de vieux blancs colonisateurs:


2 - La vieille femme voilée, regard caméra, lâche, glaciale: «Et elle, avec sa caméra, elle nous baise pareil». Puis la grand-mère en colère se lève et sort du plan, offrant au film, bien malgré elle, l'une des scènes les plus violentes du festival, comme une rupture sans retour du pacte filmeur-filmé. Dans Kurdish Lover, récit d'une immersion au sein d'un village perdu du Kurdistan, Clarisse Hahn, Française invitée au sein de sa belle-famille kurde, livre un précis de méchancetés et de perversions.


L'inventaire est saisissant: il y a la grand-mère cupide qui demande de l'argent à la jeune étrangère à peine arrivée, le frère qui se fait lâcher par sa petite amie via Skype en plein milieu du salon, aux yeux de toute la famille plutôt amusée, les engueulades musclées de la grand-mère et de la bru, les piques sur le physique des uns et des autres («Ta tête ressemble à une yourte», dit l'une des femmes à un homme un peu trop décoiffé à son goût)... Portrait coupant de tumultes familiaux, Kurdish Lover s'empare du cinéma pour dévoiler une certaine forme de monstrueux logée dans les relations les plus intimes.


3 - Une piscine olympique déserte à Lisbonne. Il fait noir dehors. Aux murs, des fresques bariolées et criardes. Au fond, un personnage surgit, et plonge. Il avale les 50 mètres sans respirer, pour resurgir au tout premier plan, épuisé. Manuel est seul, fatigué de sa vie lisboète, et s'apprête à rejoindre une communauté de jeunes pirates sur une caravelle en haute mer, en plein soleil. L'épée et la rose est un film chanté, chromatique et débordant, succession de tableaux polyglottes, du centre de Lisbonne au grand large de l'océan. On pense par endroits aux visions saturées d'un Philippe Quesne (voir son Big Bang, vu à Avignon 2010, avec qui L'épée et la rose partage un même goût du large et du rire). João Nicolau, pointure du cinéma portugais, livre le plus beau film de l'édition de Belfort, même pas mentionné au palmarès (seul vrai oubli d'un ensemble de prix plutôt pas mal). Sortie française en 2011 (extraits vidéos ici).

 


4 - On avance entre les vignes, dans les pas de trois types en combinaison jaune, un réservoir vert pétant accroché à leur dos. De la marche, encore. A Belfort cette année, on aura beaucoup arpenté, indice parmi d'autres des penchants formalistes du meilleur du cinéma d'aujourd'hui (cf.1). Ces hommes sont jardiniers, chargés d'asperger d'insecticides les fleurs et les arbustes environnants. Ils sont palestiniens, aussi. Le temps du court métrage (16 minutes), ils vont jouer les passeurs, et aider deux cinéastes, bloqués à un check-point israélien, à rejoindre un village près de Jenine, en Cisjordanie. Walking through paradise est le récit d'une traversée, un énième essai réussi de topologie de la frontière, qui puise dans la modestie de sa forme, des ressources surprenantes - le film parvient à s'échapper par endroits de son contexte géographique et politique très identifié, et tester des pistes poétiques insoupçonnées.

 


5 - Snack Bar Aquario, du portugais (encore) Sergio Da Costa, est la vraie promesse du festival (déjà repérée à DocLisboa 2010). Immersion dans un café de bord de route, dans un village du Nord du Portugal, le film travaille une matière pas simple au cinéma, et déjà beaucoup traitée, l'ennui. Une toute petite forme au départ, tournée à hauteur d'habitués d'un troquet pas fondamentalement cinégénique, d'où surgissent des moments de bravoure assez spectaculaires - le saut d'une baleine sur un écran télé au milieu du café désert, le stationnement d'une voiture la nuit sur le parking, l'écoulement dans la pénombre d'une partie de flipper. Sens du cadre et de la découpe, bien sûr, mais pas seulement: Da Costa brouille les pistes, et convoque les grands horizons du cinéma américain au cœur de la cambrousse portugaise.
A lire aussi, côté Journal (payant), notre article sur la programmation de cinéma africain, cette année à Belfort, dont Mediapart était partenaire.

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