Lisandro Alonso au tournant

C'est une intégrale DVD qui tombe à pic. Aussi modeste soit-elle (quatre films secs tournés dans les années 2000, tous montrés à Cannes, dont trois à la Quinzaine), elle pose une question périlleuse à l'argentin Lisandro Alonso: quoi filmer après cela?

C'est une intégrale DVD qui tombe à pic. Aussi modeste soit-elle (quatre films secs tournés dans les années 2000, tous montrés à Cannes, dont trois à la Quinzaine), elle pose une question périlleuse à l'argentin Lisandro Alonso: quoi filmer après cela? Comment poursuivre l'épure sans se répéter tout à fait? Une suite est-elle possible, lorsque l'on s'est aventuré si loin si jeune?
Alonso, né en 1975 à Buenos Aires, formé à l'Université du cinéma de San Telmo, évolue aux marges du «nouveau ciné argentin». A la capitale et sa banlieue, décor de la plupart des films argentins récents, il préfère les grands espaces et les matériaux pauvres - le sable, la terre, la boue, la glace. Les critiques argentins parlent de «réalisme perceptif» pour évoquer ce cinéma pas bavard, chargé de poussières, de bruissements et de pulsions angoissantes.
En 2001, avec La libertad, portrait de Misael, bûcheron au travail, Alonso filme la pampa argentine.

Trois ans plus tard, il pose sa caméra plus au Nord, province de Corrientes, pour s'enfoncer avec Vargas, un ancien meurtrier sorti de prison, dans la jungle: voici Los muertos.

Après un discret intermède portègne (dans une salle de cinéma de Buenos Aires, Fantasma, inédit dans les salles françaises), Alonso met le cap au Sud - la Patagonie, en 2008. Nouvelle confirmation du sens inouï du réalisateur pour les titres punks, ce film enneigé s'intitule Liverpool (c'est le nom du cargo débarqué à Ushuaia, dont descend le personnage principal, Farrel, pour retrouver son village natal).



C'est une brève intégrale qu'il faut regarder d'un seul coup, en une seule nuit, tant la cohérence des trois itinéraires, portraits d'hommes silencieux en marge de la société, saisit le spectateur. Le cinéma d'Alonso, revival d'un arte povera auquel on ne croyait plus trop, s'épanouit aux abords d'une triple frontière, entre l'homme, la nature et le religieux. La circulation de l'argent l'obsède. Ses comédiens amateurs, comme filmés à leur insu, n'ont que faire de la caméra. Parce qu'ils ont mieux à faire que jouer - ils marchent, mangent, travaillent.
Des plans se répètent d'œuvre en œuvre, tout entiers à l'écoute du dehors (la caméra embarquée à l'arrière de la camionnette, pour capter le paysage grandiose qui défile, astuce usée, mais qui fonctionne quand même, parce que l'on est en Argentine, terre de cinéma encore vierge, en tout cas pas assez montrée). Malgré les apparences, ses récits sont bien plus raides et précis que ceux d'un cinéma «post-Antonioni», pour le dire vite, de Vincent Gallo au Gus Van Sant de Gerry, auquel certains ont voulu rattacher Alonso. Mais il partage avec eux le même avenir incertain.

 

 

Les quatre films d'Alonso sont disponibles aux éditions Potemkine - Agnès B, accompagnés d'un entretien avec le réalisateur (39,90 euros, plus d'infos ici). A signaler, une édition très chic et quasi-épuisée, en Argentine (disponible au Musée d'art latino de Buenos Aires - Malba).

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.