Echos du mythe

 

En écho aux polémiques suscitées par le Salon du Livre dont le pays invité cette année était Israël, une phrase de Aharon Appelfeld lors d’un entretien avec Philip Roth :

« Les explications historiques me sont étrangères depuis que je me considère comme un artiste. » Parlons travail, Folio, p. 47.

Et plus loin, de parler des forces archaïques et mythiques qui agissent le monde en profondeur.

Ne pas s’engager dans l’événement mais participer de l’avènement, ne pas donner sa voix à un parti politique mais être capable d’entendre et faire écho à ces forces mythiques. Ouvrir une autre voie. Une voie qui n’est pas synonyme d’attentisme ou de refus des réalités du monde. Pour preuve, quelques noms de cinéastes contemporains, les deux pieds dans le réel pour mieux hausser la tête à hauteur des schémas mythiques qui illuminent le monde d’une autre lumière : Bruno Dumont, les frères Dardenne, David Cronenberg…

Comme par hasard, les trois premiers ont été les grands vainqueurs du palmarès du festival de Cannes quand le quatrième était président du Jury. C’était en 1999.

Les liens de l’Homme et de la Femme dénudés jusqu’à l’abîme dans le désert américain de Twentynine Palms, les larmes de Bruno (Jérémie Rénier) attestant l’accession à son humanité de père dans la toute fin de L’Enfant, le mafieu et la sage-femme figurant une famille aussi parfaite qu’improbable l’espace de quelques secondes sur les bords d’une Tamise tout aussi peu crédible dans Les Promesses de l’ombre… On est bien loin des explications historiques. Mais tellement proches de ce qui nous constitue depuis la nuit des temps.

En un plan, savoir cristalliser l’homme dans ce qu’il a de plus essentiel, intemporel.Savoir mettre devant nos yeux un homme qui nous ressemble, malgré tout. Un homme qui fait le lien entre notre vie telle qu’elle est et ce qu’elle pourrait être, ce qu’elle deviendra. Un homme dépouillé de ses oripeaux, comme les phrases auxquelles aspire Ernest dans L’Amour soudain, l’un des plus beaux livres jamais écrits sur la naissance d’un homme à l’écriture, à la mémoire, à l’amour :

« Plus que jamais importe à Ernest que son écriture soit claire, ordonnée, sans quoi que ce soit de superflu, ni d’exagéré. Il efface une phrase lorsqu’elle comporte un soupçon de coquetterieou d’enjolivement. Il a même ôté le mot ”amusement” d’une phrase car il lui semblait trop mou. L’écriture doit aller au fait, sans contorsions. Seuls les êtres à l’âme tourmentée ont une écriture sinueuse, brumeuse, il semble toujours qu’ils ont quelque chose à dissimuler. (…) A présent il n’emploie que des mots à l’intérieur desquels on peut voir, des mots qui n’ont pas un double sens, que l’on peut poser comme une tranche de pain ou un pot de lait. » Aharon Appelfeld, L’amour soudain, folio, pp. 204-205.

Claire Vassé

 

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