Des assureurs qui n'aiment pas les risques ?

Dans la controverse autour des antennes relais, qui entre dans sa 8e année, un argument massu est régulièrement utilisé pour attester de l'existence des risques pour la santé : le refus par les compagnies d'assurance de couvrir les opérateurs pour des problèmes de santé qui seraient imputés à ces installations. Autrement dit, il y a bien un risque, puisque les assureurs refusent de le couvrir. L'argument a encore été repris dans un reportage diffusé dimanche 25 janvier sur France 5 à 20h35, consacré aux mobilisations contre les antennes relais de téléphonie mobile. Etrangement, nul ne s'étonne de la contradiction dans les termes : des assureurs qui refusent de prendre un risque ? Diable, mais en quoi consiste leur métier alors ? N'acceptent-ils pas de couvrir les risques d'accidents automobiles, sachant que le risque existe, est bien réel et se réalisera dans un certain nombre de cas ? Si les antennes relais présentaient réellement un risque pour la santé, les assureurs ne verraient-ils pas là un nouveau marché à développer, ne serait-ce qu'en raison du fait que le risque, s'il existe, serait très faible, tandis que le nombre d'antennes relais ne cesse d'augmenter (actuellement, on en compte 50 000 en France). Bref, n'y a-t-il pas là un paradoxe ? Apparemment non, puisque non seulement le reportage met clairement en avant cette position des assureurs pour attester de l'existence d'un risque, mais encore Le Monde et Télérama, dans leurs présentations de l'émission, reprennent ce message comme une preuve qu'il y a bien un problème puisque même les assureurs refusent d'y aller.

 

Quel est le problème ? Pour un assureur, il est relativement simple. Si le risque était établi, il serait assurable. Autrement dit, n'importe quelle compagnie d'assurance pourrait immédiatement offrir une couverture aux opérateurs car elle pourrait calculer à la fois la probabilité et les conséquences, donc les coûts. Mais, précisément, nul ne parvient à s'entendre sur l'existence d'un risque, a fortiori sa probabilité ou son ampleur. Du point de vue de l'assureur, il n'y a donc pas de risque au sens propre. Tout au plus y a-t-il un risque de développement, à savoir la possibilité que l'on découvre dans 20 ans, grâce aux progrès accomplis par la science, que les ondes sont à l'origine de problèmes de santé. En revanche, il existe un risque, mais qui lui n'est pas quantifiable, à savoir que des procès se multiplient autour de ces antennes, initiés par des plaignants accusant les antennes d'être à l'origine de troubles de santé, et que des juges reconnaissent le lien de causalité et décident de sanctions pécuniaires élevées. Ce risque est bien réel, au sens où des avocats ont commencé à s'intéresser de près à la téléphonie mobile, dans laquelle ils voient un nouveau dossier du tabac ou de l'amiante. Et la persistence d'une controverse autour des antennes entretient ce que le réassureur Swiss Re qualifie de "risque fantôme" : le risque n'est pas démontré d'un point de vue médical, mais il est réel d'un point de vue tant social que judiciaire. Et comme il est impossible d'estimer à l'avance l'ampleur des sommes qui pourraient être allouées aux plaignants, les assureurs préfèrent ne pas couvrir les risques sanitaires liés aux antennes.

 

Est-ce une preuve que le risque existe ? Non, évidemment. Mais c'est une preuve, en revanche, que le niveau de controverse qui entoure une activité est susceptible, à un moment donné, de déboucher sur des décisions de justice, sans pour autant que des avancées scientifiques n'aient permis d'établir des liens de causalité plus robustes. Du moins est-ce l'analyse que font les assureurs, et qui n'est pas fausse. Une récente décision de justice relative à une antenne relais accusée d'être à l'origine des problèmes cardiaques de deux jeunes filles en atteste : en l'occurrence, le juge s'est appuyé sur un certificat médical signé par un médecin généraliste, ainsi qu'un rapport produit par des contre-experts dont les données et surtout les conclusions sont vivement contestées par d'autres scientifiques, pour établir la responsabilité de l'opérateur. Cette décision sera peut-être cassée en appel, ou peut-être pas. D'autres décisions viendront peut-être la confirmer. Autrement dit, il est hautement vraisemblable que des juges français se montrent sensibles aux alertes qui mettent en avant de nombreuses incertitudes autour de ce dossier, pour décider d'appliquer le principe de précaution. Et pour les opposants aux antennes, et surtout leurs avocats, une décision de justice en ce sens équivaut à établir un lien de causalité scientifique entre les ondes émises par les antennes et des problèmes de santé.

 

Autrement dit, on a d'un côté des assureurs qui refusent de couvrir des risques, et de l'autre des juges qui formulent des énoncés scientifiques. Comme disait le regretté Reiser, on vit une époque formidable. Dommage que les journalistes ne s'en rendent pas compte !

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