Je Veux Voir

 J'étais à Beyrouth il y a quelques semaines et Je Veux Voir venait de sortir. Je suis resté en ville neuf jours durant

 

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J'étais à Beyrouth il y a quelques semaines et Je Veux Voir venait de sortir. Je suis resté en ville neuf jours durant lesquels j'ai, à peu près toutes les 12 heures, entendu quelqu'un donner son avis sur ce film, comme s'il fallait à tout prix avoir une opinion le concernant - parce qu'après tout ce film représente bien quelque chose d'incongru au Liban : il parle d'un moment de guerre pratiquement dans la foulée de celle-ci. Une prise de parole tout à fait inédite dans un pays qui se fait fort, au terme de chaque conflit, d'oublier d'en parler, de faire comme si de rien n'était. Les réactions étaient plutôt cinglantes. La critique la plus immédiate et souvent la plus violemment formulée concernait le rapport de Catherine Deneuve au pays : que faisait-elle là ? qu'était-elle venue faire et voir puisqu'en regardant le film, l'impression qui domine est bien celle qu'il n'y a rien à voir et qu'elle ne voit rien - ou si peu. Pour autant, tout est là, dans ce néant qui domine le film dont la beauté réside bien dans son aspiration à pourchasser des fantômes. Tout le cinéma des Joreige est là, qui résume la vie de bien des Libanais de notre âge (ceux qui ont aujourd'hui 30, 35, 40 ans), qui ont grandi durant la première guerre, celle des années 70 et 80 : nous passons notre vie à courir après des chimères intouchables. Leurs films précédents montraient cela : Perfect Day mettait en scène la poursuite d'un père disparu et d'une histoire d'amour terminée ; Le Film Perdu n'était rien d'autre qu'un road movie en chasse d'une bobine de film égaré pour toujours, etc. Il ne faut pas confondre : Les Joreige ne filment pas ce qui s'est déroulé (ils me l'ont dit la première fois que je les ai interviewés : ils ont peut de la fascination des ruines). Ils filment ce qui se passe quand tout est terminé, une fois l'événément achevé. Que subsiste-t-il ? C'est, je crois, la question que se posent ceux qui vivent en dehors de leur pays et y reviennent, tentent de savoir ce qu'ils ont raté, mais aussi ce qui s'était déroulé là, quand ils y étaient mais ne savaient pas encore regarder. La présence de Catherine Deneuve est une façon de mettre cette question essentielle en scène à travers un corps étranger, mais qui est tout de même un corps de cinéma.

 

Je veux voir n'est pas un film sur la guerre, il ne reconstitue rien et il n'est pas non plus un documentaire, mais une manière de regarder le pays, le paysage, après coup.

 

Les Joreige y ont inclus un morceau que j'ai composé (et un extrait d'un autre). Je n'ai pas fait ce morceau pour eux, mais le mettant là ils m'ont ouvert les yeux sur ce que je cherche en composant : je cours aussi après quelques fantômes de moments insaisissables dans l'instant et qui deviennent des fantasmes perpétuels, quotidiens. Leur film montre un pays, le nôtre - et une quête, inconsolable.

 

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