quelles urgences? Pourquoi urgences?

Il n'y a pas qu'une urgence : tout et tous nous le hurlent chaque jour. Sur Mediapart, je lis JJMµ , qui aperçoit trois demandes lourdes : chez nous, "Occidentaux", le maintien de notre niveau de vie menacé ; chez les humains soumis à des dictatures, le désir de liberté (il l'écrit au singulier) ; et chez les "pays pauvres", de quoi manger, et préserver le milieu de vie. JJMµ a de bonnes oreilles...

Je renonce à lister l'interminable défilé d'autres urgences "sociales"qui retentissent ...et sont loin de recouvrir les innombrables urgences individuelles Pourquoi y a-t-il tant d'urgences variées?

Notre époque peut expliquer cette surabondance. Nous continuons de complexifier notre monde humain : les artefacts, les idées, les connaissances, foisonnent, et des nouveautés apparaissent à chaque minute, sans se substituer  ni s'intégrer aux éléments préexistants. Notre monde est à la fois ancien et nouveau, et nul ne s'y reconnaît plus , nul ne peut prétendre "se tenir au courant". L'urgence de découvrir des repères fiables découle de cette stratification foisonnante, qui modifie sans cesse tous nos "paysages" concrets ou idéels. Deuxième trait de notre aujourd'hui : l'accélération. Tout va de plus en plus vite, et adopte des rythmes non compatibles avec nos ressources physiologiques et mentales. Comment comprendre, et admettre, que le nombre des interrelations possibles des neurones de notre système nerveux central dépasse le nombre total de particules de l'Univers? Comment comprendre et admettre que les échanges financiers annuels soient un multiple à plusieurs rangs décimaux de la valeur monétaire de tout ce qui est produit , vendu et acheté, consommé,utilisé dans le monde pendant le même temps? Comment juger "meilleur" un coureur séparé de son second par un centième de seconde, alors que la moindre réaction mécanique de notre carcasse exige dix fois plus de temps ? D'où l'urgence ressentie de "décompresser", de "prendre son temps" . Troisième source d'urgence : la diversification et l'émiettement. Chacun de nous est plusieurs personnes : le compagnon, le parent, le voisin, l'ami, le collègue, l'usager, le passant, l'administré, le "membre actif", le correspondant, le client, le coreligionnaire, etc... Chacun de ces rôles ayant ses exigences, de temps passé, de façons d'être, de parler, d'agir, souvent peu compatibles entre elles. Morcelé, bousculé, on revendique son unité, sa "liberté". En même temps, les activités s'émiettent. Il y a aujourd'hui au moins 147 "spécialités" mathématiques, dont chacune demande toute une vie pour qu'on puisse s'en dire "spécialiste". Ne parlons pas des "disciplines" scolaires : le trivium et le quadrivium sont loin! Les métiers, eux aussi, se diversifient. L'artisan "toutes mains" n'a plus que quelques descendants semi-clandestins , qui d'ailleurs peuvent fort bien gagner leur vie dans les "marges"...Il en résulte qu'en même temps que chacun d'entre nous apprend plus , rencontre plus d'humains, fait plus de choses diverses que ceux de la génération précédente, il se sent plus séparé de l'univers des hommes, plus ignorant, plus incapable de voir et comprendre l'ensemble. Et, donc, plus impuissant, plus en danger permanent. Se retrouver et retrouver autrui, autre urgence ressentie.

Ce qui amène à évoquer l'écart entre ce ressenti et les "besoins". Mais cela est une autre histoire...

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