Le désenchantement ne doit pas conduire à la deséspérance (#12)

Jean-Louis Fabiani est sociologue, directeur d'études à l'EHESS et blogueur sur Mediapart.

Jean-Louis Fabiani est sociologue, directeur d'études à l'EHESS et blogueur sur Mediapart.

 

 

---------------------------

La mort de la social-démocratie est annoncée dans toute l’Europe. Si la crise du Parti socialiste est particulièrement vive en France, elle doit être rapportée à un phénomène plus profond, qui touche des formes d’organisation aux histoires très différentes et aux modes de présence variables dans la société, notamment pour ce qui est de la relation avec les syndicats et du rapport avec l’extrême gauche.

 

La France et l’Allemagne illustrent ce contraste au plus haut degré. Elles n’en connaissent pas moins une crise de la social-démocratie qui les rapproche. L’idée selon laquelle une alternative de «gauche» existe face aux forces conservatrices perd de sa puissance et de sa crédibilité. Au pire, comme en Grande-Bretagne, le projet social-démocrate est devenu indiscernable à travers le processus de «modernisation» du new Labour.

On pourrait clore le débat avant de l’ouvrir, en se référant aux analyses marxistes-léninistes de la social-démocratie. Le déclin de la social-démocratie n’aurait-il pas été programmé dès ses origines par l’ambiguïté qui la fondait? La position révolutionnaire n’est-elle pas la seule qui vaille à travers le temps, puisque les réformistes semblent toujours avoir échoué, ou pire avoir trahi?

 

Les termes de «social-traitre», ou même de «social-fasciste», ce dernier tout droit sorti du pire lexique stalinien, n’ont-ils pas connu une nouvelle jeunesse au cours des dernières années? Le succès inattendu d’Alain Badiou, «l’intellectuel français le plus demandé dans le monde», selon ses propres termes, semble confirmer une sorte d’humeur néo-communiste au sein d’une partie de la gauche intellectuelle française. Je n’ai rien contre les universitaires radicaux: ils sont une composante de l’esprit français et un indémodable produit d’exportation.

 

Il n’en reste pas moins que l’attraction du révolutionnarisme peut être un sujet d’étonnement après l’effondrement du communisme. L’aveuglement d’une partie de l’intelligentsia française paraît consubstantiel à son mode de fonctionnement : pourquoi changer de point de vue lorsque l’erreur de jugement n’est pas sanctionnée et peut même procurer le succès ? Notre besoin de radicalité est en quelque sorte inépuisable.

 

Un exemple: d’un point de vue strictement marxiste, le guevarisme constitue un échec de première grandeur. Le Che n’a jamais convaincu un seul paysan bolivien de s’engager dans la lutte armée et la théorie du foco a été improductive et désastreuse pour la gauche latino-américaine dans son ensemble. Le guevarisme reste cependant une des grandes ressources mobilisatrices du nouveau parti anticapitaliste: son jeune chef, Olivier Besancenot, lui a consacré tout un livre.

 

Il n’est pas sûr que l’électorat du jeune parti soit prêt à créer plusieurs Vietnam dans les provinces françaises, mais la référence guevariste demeure ancrée dans le subtil composé idéologique qui sert de carburant à la nouvelle extrême gauche, dont seuls les naïfs s’étonnent qu’elle ressemble comme deux gouttes d’eau à l’ancienne. Je parle sans animosité aucune, ayant eu dans ma jeunesse, des inclinations trotskistes et conservant une sympathie authentique à l’égard de vieilles figures du mouvement. Je veux simplement souligner le fait que le révolutionnarisme est absolument invulnérable à l’expérience historique.

 

Dans le monde intellectuel, il y a souvent plus de profit, au moins à court terme, à faire des propositions révolutionnaires : on connaît bien la phrase, pastichée de Cicéron: mieux vaut se tromper avec Sartre qu’avoir raison avec Aron. Phrase sotte, mais inusable. De ce fait, l’engagement social-démocrate est souvent perçu comme relevant d’une modération politique impropre aux exigences de la vie intellectuelle, bien que de nombreux universitaires radicaux n’aient aucun véritable engagement dans la cité. Il faudrait aussi évoquer la prégnance de l’imputation de «réformisme».

 

Un grand universitaire français, aujourd’hui disparu et longtemps membre du Parti communiste, n’hésitait pas à parler de Pierre Bourdieu, alors au sommet de sa gloire, comme un «petit chiadeur social-fasciste», s’appuyant sur ses souvenirs d’internat Rue d’Ulm. C’est dans le même établissement que je fus traité, alors que j’y exerçais les fonctions de répétiteur, de membre de la «gauche américaine», voire de «barriste» par des gens qui n’avaient d’ailleurs aucune activité militante, au motif que j’avais des sympathies rocardiennes. Cette anecdote ne mériterait pas d’être contée si elle ne témoignait pas d’un état d’esprit répandu qui rend la lecture de l’Opium des intellectuels et de la Révolution introuvable de Raymond Aron très actuelle. Hélas sans doute.

 

L’échec de la mobilisation universitaire de l’hiver dernier fournit une illustration du décalage entre le discours radical et les intérêts corporatistes: jamais une fois il n’y a eu de véritable analyse du fonctionnement effectif du système d’enseignement supérieur actuel, et notamment de son caractère dual (grandes écoles-universités), pourtant souligné par Jean-Frédéric Schaub dans une tribune sur Médiapart au début de la crise, mais jamais évoqué après.

 

L’effusion et l’émotion ont tenu tant de place dans le propos des universitaires qu’ils ont progressivement englouti toute forme de raisonnement au profit du grotesque «c’était mieux avant» dont une partie non négligeable de la sociologie française, sans doute la plus populaire dans les médias, s’est fait une spécialité. Radicalisme verbal et conservatisme social: aucun de mes collègues ne se reconnaîtrait dans ce portrait qui rappelle, horresco referens, la forme classique du mollétisme, triste souvenir dans l’histoire de la gauche française.

 

Pour faire bonne mesure, je ne me pense pas immunisé contre cette dérive, et je n’échappe pas toujours à la tentation de propos radicaux alors que je suis confortablement installé dans mes fonctions et n’entends pas saper les conditions de ma médiocrité dorée.

 

 

À la décharge des universitaires, il faut rappeler que les dirigeants du Parti socialiste n’ont guère de goût pour la pensée en sciences sociales: malgré le développement de valeureux think tanks, c’est le plus souvent à la «théorie» sociale des sondeurs et autres gourous qu’on s’abreuve, et aux formes les plus faibles de la production universitaire.

 

Penser, comme le disait Deleuze, c’est résister à l’époque, c’est prendre son temps, c’est oser la contre-pente. Penser, c’est une vraie dépense d’énergie, et il est clair qu’avec la meilleure volonté du monde, les leaders socialistes n’ont pas le temps de le faire : ils délèguent donc, ou oublient. Jean Jaurès et ses amis savaient trouver ce temps de scholè, ou la pensée pouvait s’associer à l’action. Est-ce trop demander aux responsables politiques, à l’aide d’un strict cumul des mandats et de la recherche d’un autre rapport au temps, de se réserver un espace de pensée, un petit créneau contemplatif?

 

Il ne s’agit pas de demander que le chercheur en sciences sociales devienne un conseiller du prince, mais que l’articulation du politique et du savoir redevienne un élément central du réformisme. L’œuvre de célestin Bouglé dans les années trente à l’Ecole normale supérieure est exemplaire de ce point de vue : il a préfiguré de manière volontariste ce que devaient être les sciences sociales en France, avec une sûreté de jugement qui a manqué à ses successeurs depuis les années soixante. Quand on parle de lui, on a surtout l’idée d’un «rad-soc troisième Rep» de la pire espèce.

 

Un retour à l’histoire sérieuse, à la manière dont Durkheim avait envisagé la question dans l’Evolution pédagogique en France, serait indispensable pour penser le système d’enseignement dans son actualité: mais nous les profs, nous contentons ordinairement d’un anti-sarkozysme puéril, alors que par notre langage relâché et nos manières grossières, nous lui ressemblons de plus en plus. Parlons sans avoir peur de morale, de manières, de règles d’échange dans l’espace public avant de faire la leçon aux autres. Je voudrais ressembler à mes instituteurs algériens issus de l’Ecole normale de la Bouzaréa qui m’ont remarquablement appris le français en pleine guerre d’Algérie, alors qu’ils étaient souvent engagés dans leur lutte d’émancipation. Et aux instituteurs français de la Troisième République qui militaient à l’extrême gauche sans que personne ne le sût au travers de leur enseignement. On objectera qu’il est vain d’exiger une réforme morale alors que les conditions mêmes de la présentation de soi ont radicalement changé : il convient aujourd’hui d’être soi-même, hélas.

 

 

Une réflexion politique s’imposerait sur ce sujet, laquelle pourrait aller plus loin que les variations ordinaires sur la «nécessité de retisser du lien social» en se demandant quel lien et pour lier qui et quoi. La civilité est une des conditions du civisme, et nous cédons sans doute trop, sans en être conscients, à l’informalité décontractée que le capitalisme nous prescrit. Mettre les formes pour restaurer la gauche, on dira que je suis bien réactionnaire. Mais je persisterai.

 


La haine dont fait l’objet Michel Rocard au sein du Parti socialiste est sans doute un des symptômes les plus alarmants de la crise. Personne ne l’écoute, bien que ses propos sur la crise financière comptent parmi les plus pertinents et qu’ils contredisent absolument le discours gouvernemental : il est classé une fois pour toutes à droite, peu importe ce qu’il peut dire ou faire. Le sort qu’on lui a fait depuis trente ans est indigne, et contraire aux intérêts bien compris des réformistes: devenu bouc-émissaire, alors qu’il a été régulièrement été empêché d’agir, il cristallise toutes les haines des seconds rôles qui croient que leur heure est venue.

 

Redonner une juste place, fût-ce purement à titre rétrospectif, au rocardisme me semble être une des conditions de la sortie de crise. Difficile à faire? Sans doute, mais indispensable si l’on veut sortir du mollétisme rampant qui continue de nous ronger. Les tournants verbaux à gauche sont au contraire inutiles. L’offre politique à l’extrême gauche est aujourd’hui fort riche en France, et il est superflu d’en ajouter une autre qui serait probablement moins sincère.


Un autre de mes grands regrets est la manière dont les socialistes français ont traité la question de l’immigration et celle, connexe, de l’intégration. Au lieu d’appuyer le remarquable mouvement autogéré et autocentré de la Marche des Beurs en 1983 on a privilégié la création d’une structure satellite, SOS racisme, d’emblée à côté de la plaque et précurseur de la dérive compassionnelle qui fournit d’intenses émotions aux blancs des classes moyennes mais aucune solution au problème.

 

Voilà un secteur où l’affirmation d’une stratégie vraiment radicale n’aurait pas fait de mal: il n’est pas étonnant que de nombreux jeunes maghrébins se soient mieux reconnus dans l’offre politique de la droite et je ne suis pas certain aujourd’hui qu’ils aient eu tort. Notons au passage l’habileté socialiste à utiliser les organes-satellites comme des courroies de transmission, dans la pure tradition léniniste: c’est le cas des syndicats lycéens, dont le P.S. est si fier et d’où il tire ses jeunes cadres. Le verrouillage permanent réduit la possibilité d’émergences ou de reconfigurations.


Mon expérience du Parti socialiste est, comme c’est le cas pour beaucoup d’autres, frustrante: très peu de discussions dans les sections, un recrutement social d’une étroitesse confondante, un faible engagement militant. Ma participation, très sincère bien qu’elle ne fût pas ma candidate, à la campagne de Ségolène Royal a achevé de me décevoir: mal pensée, creuse et mondaine, sabotée de l’intérieur avec une énergie que je n’avais pas constatée en des occasions plus productives, tout me porta à croire que les désirs d’avenir devaient trouver d’autres supports. Je ne jetterai pas la pierre pour autant aux dirigeants : ils nous ressemblent et nous reflètent, avec notre individualisme, nos calculs et notre générosité émotive et fugace.

 


Citoyen de base, je me garderai de toute proposition. Je ne participerai pas non plus à la course de dupes entre les sarkozy-compatibles et les gauchards impénitents. Jean-Luc Mélenchon a intelligemment créé une structure qui peut attirer les seconds, le Parti de gauche. Quant aux premiers, y compris Manuel Valls, ils ont peut-être raté le coche. Le bénéfice de la trahison est d’autant plus élevé qu’elle se produit tôt: personne ne rattrapera Eric Besson dans ce domaine. son changement brutal de maillot doit d’ailleurs faire réfléchir sur la sincérité des convictions d’appareil, et sur la nécessité de «désaparatchiker» le parti. Un pari risqué aujourd’hui, mais bientôt nécessaire.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.