Billet de blog 8 juil. 2014

L'Allemagne, puisqu'il le faut bien

A Mediapart, même quand on parle foot, on essaie de garder à l'esprit l'adage favori de notre grand timonier Edwy P. Et, alors que l'Allemagne vient d'humilier le Brésil (7-1!), quel plus beau défi d'essayer de trouver au fond de notre âme du "beau jeu" allemand ? En pensant contre nous-même…

Stéphane Alliès
Journaliste
Journaliste à Mediapart

A Mediapart, même quand on parle foot, on essaie de garder à l'esprit l'adage favori de notre grand timonier Edwy P. Et, alors que l'Allemagne vient d'humilier le Brésil (7-1!), quel plus beau défi d'essayer de trouver au fond de notre âme du "beau jeu" allemand ? En pensant contre nous-même…

Après tout, vu comment la France s'est couchée devant l'Allemagne, son pouvoir politique comme son équipe de football, pourquoi ne pas céder aux volontés des éternels optimistes de l'amitié franco-allemande ? Celle qui garantie paix et amour en Europe, et qui nous permet de passer outre les ressentiments du siècle dernier et Schumacher. Après tout, c'était il y a 32 ans. Quasiment la période qui sépare la fin de la guerre de ma naissance.

Désormais, on se réjouit de se satisfaire d'une défaite en quart contre l'Allemagne, en disant "bien joué" quand on a vu un non-match. Désormais, l'Europe c'est la paix, et on juge possible que ce soit "le début d'une histoire" pour les Bleus, jugeant donc possible qu'il puisse exister une "histoire" commençant par une défaite contre l'Allemagne. Désormais, l'heure est à l'amour…

© Rexdujurassique

Alors, après que l'Allemagne a balayé le Brésil ce mardi soir (mais n'a jamais -encore- gagné un mondial après avoir battu la France), cessons de faire le germanophobe de bas-étage, au moins le temps de ce billet. Et pensons donc contre nous-même, et contre les rudes et/ou dépressifs profs d'allemand qui ont rythmé une scolarité où ma meilleure note en sept ans a à peine approché la moyenne. Laissons de côté les affreux du football germanique, faut pas déconner non plus, et n'essayons pas de trouver un quelconque charme à Stefan Effenberg, Jens Jeremies, Karl-Heinz Riedle, Andreas Brehme, Carsten Jancker, Lothar Matthaus, Matthias Sammer et autre Jürgen Kohler… Réévaluons plutôt dans notre fond nostalgique le passé d'un football peut-être injustement dédaigné.

Car comment ne pas reconnaître qu'aujourd'hui, la Mannschaft de Khedira, Ozil et Müller n'a rien à voir avec la froide machine à gagner des quarante dernières années. Elle est incertaine, parfois géniale et créative, parfois friable et fragile. Elle peut marquer quatre buts en moins de dix minutes contre le Brésil en demi-finale, comme ne pas parvenir à battre le Ghana en poules (2-2). Malgré quelques "Allemands à l'ancienne" comme Klose, Podolski, Schweinsteiger ou Hummels, cet air frais nous oblige à reconsidérer certaines de nos certitudes les plus anciennes.

Et même s'il faut avouer que cela fut moins évident que pour tout autre pays déjà évoqué, on retrouve quand même de beaux joyaux…

Paul Breitner, l'anti-Beckenbauer

© 

Quelqu'un qui traite Frantz Beckenbauer de « fossoyeur du football » ne peut pas être complètement mauvais. En l'espèce, Paul Breitner dénote dans le foot allemand des années 1970. Jeune talent du Bayern Munich, il disait aimer Mao et lire Marx, et souhaiter la défaite des troupes américaines au Vietnam.

Plus qu'un gauchiste invétére, "Der Afro" (un surnom donné en hommage à sa tignasse imposante) est surtout une grande gueule aimant les boîtes de nuit et les belles voitures. Fâché avec "Kaiser Frantz", il se retirera un temps de la Mannschaft et quittera le Bayern pour le Real Madrid, avant de n'y revenir qu'une fois Beckenbauer parti.

L'ancien attaquant devenu latéral (ou milieu) droit aura tout gagné (mondial 1974, euro 1972, ligue des champions 1974, cinq championnats d'Allemagne et deux d'Espagne). Et restera célèbre pour son endurance à l'alcool pendant le mondial 1982 (il marque lors de France-Allemagne), comme pour faire partie des rares à avoir marqué lors de deux finales de coupe du monde (1974 et 1982), comme Vava, Pelé et Zidane. Pour le plaisir, on revoit sans doute son plus beau but, contre le Chili en 1974. Große minaße

© Rex Xerxes

Bernd Schuster, l'ange blond hispanisé

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Encore un marginal de l'époque « Deutschland über alles », qui a commencé sa carrière à 19 ans avec l'épopée européenne du FC Cologne (battu en finale de la ligue des champions 1979) avant de très vite avoir des envies d'ailleurs. Après un titre de champion d'Europe avec l'Allemagne en 1980, puis un transfert avorté aux New York Cosmos, il s'installe en Espagne pour le reste de sa carrière et boycotte la séléction nationale, pour cause de fâcherie avec Breitner (en raison d'un ballon non-passé lors d'un amical contre le Brésil en 1981).

Avec Breitner, Schuster partage le même sentiment d'individualisme a-patriotique, résumé dans cette phrase jouissive : « Je préfère jouer du Bach au piano plutôt que de devoir supporter mes coéquipiers ». Ensemble, ils auront contribué à enterrer le mythe du "Elf Freunde" (les "11 amis"), né lors du "miracle de Berne" et du mondial 1954, quand la "fraternité" réconciliait une Allemagne de l'ouest où se retrouvait dans la victoire anciens du IIIe Reich et fils de déportés politiques.

Soliste, il régalera l'Espagne de son talent, réussissant l'exploit d'être adulé dans les trois plus grands clubs du pays : FC Barcelone (une coupe d'Europe, trois coupes d'Espagne et un titre de champion entre 1980 et 1988), le Real (deux titres et une coupe entre 1988 et 1990) et l'Atletico Madrid (deux coupes entre 1991 et 1992). Au Barça, Schuster ne côtoiera que quelques matchs Maradona (les deux seront blessés par le même homme, l'affreux basque de Bilbao, Goicotxea), mais évolueront ensemble au sommet, lors de la finale de la coupe 1983, contre le Real. Un match âpre, conclu par un but dans les arrêts de jeu, célébré par une série de bras d'honneurs instinctifs du "blonde engel"…

© mesqueunclub1899

On pourra aussi savourer ses plus beaux moments avec les colchoneros de l'Atle Madrid, le début de la fin d'une carrière qui l'emmena ensuite au Bayer Leverkusen, avant de se finir à La Universidad de Mexico, en 1997. Mais même avec ses plus belles années derrière lui, sous le maillot rouge et blanc madrilène, il régalait encore…

© CHOLISMO

Rudolf Voller et Jurgen Klinsmann, les buteurs voyageurs

"Rudi" et "Klinsi", les globe-trotter du foot allemand des années 80 et 90. L'un malicieux comme un renard des surfaces, l'autre élégant comme un danseur de ballet. Tous deux maîtres-bombardiers lors du Mondial 1990, qu'ils remportèrent face à l'Argentine de Maradona. Tout en ayant participé aux années antipathiques du foot allemand, ils défendèrent à leur façon une certaine marginalité dans leurs parcours.

© 

Le premier, Voller, a eu le bon goût d'éviter le Bayern pour se construire une image d'attaquant besogneux au Kickers Offenbach, au TSV Berlin, puis au Werder Breme (il finira aussi sa carrière au Bayer Leverkusen). C'est en s'expatriant qu'il accéda à un petit palmarès, à la Roma (coupe d'Italie 91) et à Marseille (ligue des champions 1993). C'est avec Bernard Tapie qu'il restera à jamais le Rudi "Wunderbar" Völler qui humilia Joseph-Antoine Bell, alors gardien de Saint-Etienne, en 1993, comme on peut le voir au début de cette vidéo, qui nous permet également de contempler un best-of du "renard d'Hanau" sous les couleurs phocéennes…

© quentinomultras

Le second, qui fut l'entraîneur et l'inspirateur de la "neue Mannschaft" aujourd'hui arrivée à maturité et qu'il lança lors du mondial allemand de 2006 - avant de s'installer comme sélectionneur des USA -, a lui aussi eu vite le goût de l'étranger. Après des débuts au Kickers puis au VFB à Stuttgart, il fera la joie des supporters italiens (à l'Inter Milan puis à la Sampdoria de Gênes), français (à Monaco) et anglais (Tottenham, à deux reprises). Seule faute de goût, ce passage au Bayern en 1995 et 1997, époque où il remportera l'Euro 96 avec l'Allemagne, et où il étoffera un peu son palmarès en club (un titre de champion et une coupe UEFA, la seconde après un premier succès avec l'Inter). Mais comme "Rudi" avec le but de raccro, "Klinsi" ne joue pas pour le palmarès, mais pour la belle frappe…

© foreverjk18

Sankt-Pauli et l'Union Berlin, oui la gauche allemande existe encore

Puisqu'il faut parler club et public, ah ce formidable et familial public allemand blablabla, évitons de regarder du côté du Bayern Munich ou du Borussia Dortmund. Oui, ce sont des grands clubs qui ont connu de belles épopées européennes, mais elles ont le plus souvent croisé les clubs français, et ce fut trop cruel pour ne pas raviver des plaies encore sensibles (ah, le but refusé à Laslandes et Auxerre, contre Dortmund…). Et puis, il faut quand même l'avouer, on n'a jamais supporté le Bayern ou le Borussia dans une finale de ligue des champions, et on a plutôt des souvenirs émus de leurs plus douloureuses défaites (ah les belles finales Bayern-Manchester United 1-2 en ligue des champions 99, ou Borussia-Feyenoord Rotterdam 2-3 en coupe UEFA 2003…)

Non, nos clubs favoris sont loin de la Bavière et de la Ruhr (quoiqu'en dise ma collègue germanophile Lénaïg B., et malgré sa défense un brin irrationnelle de Schalke 04, le club ouvrirer de Gelsenkirchen converti au foot business), mais dans les quartiers populaires de Hambourg et Berlin. Avec Sankt-Pauli et l'Union. Deux références absolues du foot de gauche.

Le FC Sankt-Pauli est le club du quartier rouge de la cité portuaire, celui de la drogue, des prostituées et des punks. Un stade Millerntor myhtique et recouvert de drapeaux pirates les jours de match, un président ouvertement homosexuel et metteur en scène de cabaret dans les années 2000, une tradition antifasciste inscrite dans les statuts du club… On ne peut que conseiller la lecture des Cahiers du foot sur le sujet, ainsi que le visionnage (en anglais) de ce reportage du Guardian (ci-dessous), et bien sûr de se régaler enfin du morceau hommage du groupe punk antifa italien Talco

© The Guardian
© 89jma

Quant à l'Union Berlin, il est aujourd'hui l'héritier du club de l'union des syndicats de RDA, situé dans le quartier industriel d'Oberschöneweide. Un statut modeste dans l'Allemagne de l'est, qui préservèrent ses supporters des affres du totalitarisme et de la mainmise des dignitaires du régime, bien plus prégnants chez le rival du Dynamo, le club de la Stasi. Le « 1. FC Union » (son nom officiel) est depuis le club des ouvriers de la capitale allemande, même réunifiée. En 2008, plusieurs centaines de supporters participent eux-mêmes à la rénovation du stade, sur leurs congés, afin de permettre au club d'économiser en période de difficulté budgétaire. Comme on peut le lire ici dans un excellent reportage de So Foot, les Unionen (ou Eisernen) peuvent désormais se sentir chez eux dans leur stade, au moment d'entonner leur hymne, Eisern Union, une chanson de Nina Hagen évidemment, qui commence par « Wir aus dem Osten... » (« Nous qui venons de l'Est... ») et auxquels ils ont rajouté une ultime phrase : « Wir lassen uns nicht vom Westen kaufen » (« Nous ne nous laissons pas acheter par l'Ouest »)…

© HavellandUnioner
© SportsNowTV

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