Marine Turchi
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Billet de blog 21 févr. 2011

Marine Turchi
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La Route du Rock joue à chapelle fermée

Révolution du Jasmin en Tunisie, révolution du Nil en Egypte. Et pendant ce temps-là, Saint-Malo fait sa révolution de la marinière dans la plus grande discrétion avec la 6ème édition hivernale de la Route du Rock. Mediapart y était. Récit.

Marine Turchi
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© M. Turchi

Révolution du Jasmin en Tunisie, révolution du Nil en Egypte. Et pendant ce temps-là, Saint-Malo fait sa révolution de la marinière dans la plus grande discrétion avec la 6ème édition hivernale de la Route du Rock. Mediapart y était. Récit.

Après l'ambiance "île de Jersey" de l'été dernier, à mi-chemin entre une partie de pêche en haute mer à la Toussaint et l'épreuve gadoue de Fort Boyard (lire notre récit), on s'inquiétait du climat de la collection hiver de la Route du Rock. On avait même délaissé notre chambre à 30 euros la nuit dans un PMU pour les belles suites roses de l'Hôtel Chateaubriand, intra-muros. On avait tort: en Bretagne, le soleil s'invite en février.

© M. Turchi

La Route du rock collection hiver ne reçoit pas les pieds dans le sable au Fort de Saint-Père, mais à l'Omnibus. Plutôt ambiance pub irlandais, effluves de bières chaudes, petite brume normande et crachin lillois. Pas de stands de galettes-saucisses mais un Mac Do au coin et des pintes par centaines. Des silhouettes en parkas vert militaire et des pulls marins à go go. Un trio de papis en marinière secouant la tête en rythme de gauche à droite. Une fille qui s'évanouit, tombe à pic sur le sol, puis revient comme si de rien était.

Dans la chapelle Saint-Sauveur © M. Turchi

Vendredi soir, pendant que Dean Wareham joue, des «David Bowie!», des «Lou Reed!», des «Serge!» fusent de la fosse. Et un «Michel Sardou!». Le pauvre Dean ne comprend rien et il le dit: «I don't know what to say... Emile Zola?». Les Cold War Kids prennent la suite et ma voisine me dit qu'«on dirait de la musique de sitcom américaine» (voir tous les concerts sur le site d'Arte Live web).

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A vrai dire, le plus bluffant aura été de découvrir que la fréquentation des églises était en hausse. Le 7 février, on apprenait par une terrible étude que la majorité des Français ne croyait pas en Dieu. Dimanche soir, la Route du Rock a démontré qu'on pouvait jouer à chapelle fermée. Une heure avant l'ouverture des portes, il y avait déjà foule d'adeptes devant la chapelle Saint-Sauveur, à quelques mètres du front de mer, pour la dernière soirée.

Sauf que ce n'est pas le curé qui est sorti par le petit couloir à droite de l'autel mais Nils Frahm. Pianiste allemand de 28 ans inconnu au bataillon. Proche de Peter Broderick et Keith Jarrett, nous explique un organisateur. «Compositeur et producteur, il réunit collages électroniques, notes aériennes et ambiances mélancoliques», dit la brochure presse. Autant dire tout et rien.

Nils Frahm connaît bien les églises, il a enregistré son premier opus, The Bells, dans la Grunewald Kirche, à Berlin. Dimanche, il est arrivé avec sa besace sous le bras en s'excusant presque d'être là: «Bonjour je m'appelle Nils Frahm». Avant de passer à l'anglais pour nous dire, en gros, qu'il avait la gueule de bois et qu'il était désolé d'être à la ramasse. Nous raconter sa nuit, le concert en Belgique, les quelques bières avec son copain Martin qui ont dégénéré en grosse cuite, et enfin la longue nuit, 800 kilomètres au volant de sa voiture, son vieux Yamaha et sa caisse de disques à l'arrière. Un bel aveu de «boire ou conduire, il faut pas forcément choisir».

Nous on venait de s'aventurer au grand air voir la tombe de Chateaubriand sur laquelle Sartre a pissé et de s'avaler une fournée de crêpes, alors on pensait entamer notre lente digestion sur la moquette rouge de la chapelle, juste au pied de la scène. Nils s'est assis sur sa petite caisse à deux mètres de nous et on a pris une belle claque. Pendant trois quarts d'heure, il se tortille comme un ver, se contorsionne sur son siège, tapote son pied sur l'estrade, fait courir majestueusement ses doigts sur le piano. La salle est muette (voir les images d'Arte ci-contre).

© M. Turchi

Il se relève, nous dit modestement «thank you for watching the show», salue comme un jeune premier et s'en va remballer son piano. Car Nils Frahm donne dans l'autarcie: il monte et démonte son matériel, vend ses disques à l'arrière de la chapelle, la barbe enfouie dans son manteau, distribuant dédicaces et sourires à chacun. On l'imaginerait presqu'aussi gérer la buvette à l'entracte.
Celui qui vient après n'est pas fait du même bois. Taylor Kirk, alias Timber Timbre, brille pas son asociabilité et aime sortir de sa cabane de l'Ontario à peu près autant que Jean-Louis Murat du fin fond de l'Auvergne. Il entre sur scène comme un fantôme, sombre, silencieux, sa veste en jean boutonnée jusqu'au col, son bonnet enfoncé sur son crâne rasé. Ma voisine me demande s'il «sort de taule ou quoi».

Entre temps, la chapelle a doublé son nombre d'adeptes, la nef et la moquette rouge devant les rangées de chaises sont envahies par des silhouettes en tailleurs ou allongées. Limite on enlèverait bien ses chaussures en s'enfilant un thé avec des After Eight.

M. Turchi © 

Révélation (canadienne) 2010 dans la catégorie folk-blues, Timber Timbre, jusqu'ici en solo, arrive flanqué de deux musiciens (une violoniste et un joueur de guitare steel) et on se demande s'ils se sont déjà parlé avant. Pas un regard échangé. La violoniste a cet air paralysé d'une petite fille qui va se prendre une trempe si elle sort une fausse note. Et on la comprend. Taylor Kirk tire la gueule, il a du mal à régler ses basses en mode chapelle, et ça l'énerve beaucoup. Ce qui l'agace aussi, ce sont les trois caméras d'Arte braquées sur lui pour retransmettre le concert. Il grimace, se lève, se rassoit. Non vraiment, toute cette expostion funéraire c'est trop.

Mais au bout de deux chansons, on atteint le sublime, et quand vient son «Demon Host» (le clip ici), on se rappelle pourquoi on est venu à Saint-Malo: entendre Timber Timbre résonner dans la petite chapelle Saint-Sauveur. Mélodies épurées, voix caverneuse, du type de celle de Leonard Cohen sur ses premiers disques, disent certains.

© M. Turchi

Au bout d'une heure, son «au revoir Saint-Malo» n'est pas plus expressif que le sobre «bonjour» lâché à l'entrée. Il disparaît dans le petit couloir. Revient cinq minutes plus tard pour le rappel. Se dirige sans un mot vers les caméramans d'Arte pour débrancher leurs machines. Il nous dit que ce sera «just for us» et nous livre un bonus. Il n'y a donc plus que Timber Timbre et nous dans la petite chapelle de Saint-Malo. On a rarement vu de messe comme celle-là.

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