Se meurt le Tibet ...

 

Coll. Pers.


Le Tibet se meurt

 Voilà un témoignage bien bouleversant. Les nouvelles ne sont pas bonnes. Loin de là, elles sont carrément mauvaises. Ça sent la fin. La fin d'une histoire extraordinaire qui s'est déroulée durant des siècles.

Nous reviendrons dans un prochain billet sur l'extraordinaire, sur l'absolument Extraordinaire qu' entre-autres myriades de surprenants aboutissements, cette civilisation qui déroulait  les siècles comme ses fidèles les tours de ses moulins à prière, a été capable de produire, et à quel niveau Extraordinaire sont parvenus,  au terme de pratiques extrêmement sophistiquées  consubstantiellement liées à l'idée faite réalité concrète-et-palpable de compassion à l'égard de toutes et de tous, et ce sans restriction absolument aucune, c'est à dire quel qu'en soit le règne d'expression de la vie, quel que soit son cocon phénoménal,  à quel niveau sont donc parvenus les  membres, immensément respectables et tout aussi immensément  respectés, de la Sangha, la communauté monastique.

La fin est arrivée, par un long, très long effilochement extrêmement douloureux pour les quelques six millions de tibétains, dont un bon million d’hommes, de femmes et d’enfants furent détruits, massacrés, tués.

Démultiplications en cascade du malheur de chaque être à l'infini, très long effilochement du tissu de la vie de ces quelques petites dizaines de centaines de milliers de personnes tout au long de ces  soixante-dix ans écoulés, ans après ans, nuits tragiques, jours sanglants, corps en feu et coups sur la gueule, sous la férule sans états d'âme d'un régime d’une barbarie doublement criminelle.

Criminelle  pour ce génocide d'une population vouée à la destruction finale, criminelle pour la destruction d'une civilisation, d'une culture, de la culture, de la civilisation tibétaine, celle très haute par sa qualité et son expérimentation en des domaines, qui seuls susceptibles d’assurer à l’avenir, le salut de la vie dans le bonheur, ici-bas. Civilisation née là-haut, là-bas, sur le toit du monde, pays des neiges, des tigres et des lamas-volants, civilisation et population détruites avec la complicité du reste du monde, du reste de la planète, avec la complicité par coupable-et-tragique couardise de tous les chefs d'état et de tous les régimes dont ils initiaient la politique et qu’ils dirigeaient, dont ils initièrent la politique et qu’ils dirigèrent, qui ici, qui là, qui partout, par delà mers et continents, pendant soixante dix ans qui se sont succédés. Sans rien faire. Succédés sans rien vraiment faire.

Les nouvelles ne sont pas bonnes. Loin de là, elles sont carrément mauvaises. Ça sent la fin. La fin d'une histoire extraordinaire qui s'est déroulée durant des siècles. 

Les médias ne relayent pas suffisamment les informations concernant le Tibet, le Tibet-occupé, et l’Élysée a peur.

L’Élysée craint par-dessus tout de froisser la chine, de froisser la Chine … Parce qu’un dragon qui crache le feu, un tigre à l’affût, c’est froissable !

L’Élysée craint par-dessus tout de froisser la Chine, en ...  En recevant le Dalaï-lama.

Les nouvelles ne sont pas bonnes. Les médias ne relayent pas suffisamment les informations concernant le Tibet.

Quant à bien des chaînes privées de l'audiovisuel, elles pensent que le Tibet n'intéresse pas les français.

 

"  La Chine se mêle même des décisions prises par l'Union Européenne.

La Chine tentaculaire intervient partout, peu à peu partout, et, ce avec deux objectifs complémentaires, avance ses pions dans cette gigantesque partie-de-go, qui a supplanté la traditionnelle et classique partie d'échec. Autant dire que nous jouons chez elle, avec et selon ses règles, son " bon-vouloir " qui est l’appellation diplomatique de son diktat permanent, c'est à dire que la Chine est partout chez elle, et que le reste du monde aussi. La Chine tentaculaire intervient partout, et avec deux objectifs, de façon à, et c'est de bonne guerre économique dans un monde dont c'est le modèle unique et qui a souvent précédé la guerre-tout-court où-tout-le-monde-ou-presque meurt ou va mourir, de façon à asseoir son hégémonie, et quant à l'autre, l’autre objectif, il vient d'être atteint, nous vous l’annonçons, bel et bien atteint à son grand soulagement, parce qu'il était son talon d'Achille, là où le bât blessait, mais c’est fini, il ne blesse plus, il s'agissait du Tibet, qui eût pu servir, si le reste du monde en avait  eu le courage et la volonté, qui eût pu servir de levier pour inverser le cours très mauvais des choses tel qu’il se dessinait, tel que se dessinait ce Dantzig d’Extrême-Orient, soixante-dix ans à tirer des traits, sous le nez de badauds du reste du monde. Soixante-dix ans  à tirer le portrait pour une horreur en cours, en cours et aboutie, mais que nenni le reste du monde n'en eût ni la volonté, ni non plus le courage. Ne l'eut jamais.

D'où, ce qui devait arriver arriva, arrive et est arrivé : «  La Chine se mêle même des décisions prises par l'Union Européenne. »

Où va-t-on ? ...  Là où nous n'aurions pas été obligé et, hélas, condamné à aller, si ... Si nous en avions eu, et, le courage, et, l'intelligence de la volonté de détourner la Chine de ses vues de ce qui était, fut, des siècles durant le Tibet, et devenue province-chinoise, province-occupée-chinoise.  

Comment peut-on agir ensemble ? ...  

La solution ne serait-elle pas la voie médiane définie par, et, le chef-politique du gouvernement en exil du Tibet-occupé, Lobsang Sangay, et par son très charismatique chef-religieux, planétairement respecté, Sa Sainteté Le Quatorzième Dalaï-Lama, sa voie médiane portée, appuyée, par une mobilisation sans précédent.

" Nous avons été reçus à trois reprises à l’Élysée, puis à Matignon et au Quai d'Orsay,  où là nous avons eu affaire à un conseiller  à l'écoute, mais qui se trouve face à un mur chinois. "   C. M.


Ce témoignage en recoupe et en corrobore bien d'autres, tous les autres qui parviennent du Toit du Monde.

Un Français, qui a voulu garder l’anonymat, nous envoie ce témoignage qui accuse. Il revient d’un voyage au cœur d'un Tibet sinisé par la force, d'un Tibet qui perd son identité, sa culture et son âme. Dans l’indifférence des nations du monde, ce pays est à l’agonie.

 

Je rentre du Tibet.

C’était mon troisième séjour et sans doute le dernier jusqu’à ce que la situation évolue dans un sens positif.

En 1997, après un voyage au mont Kailash, je considérais que rien ne tuerait l’âme des Tibétains. Cette fois, mon appréciation sera beaucoup plus nuancée. Ce que j’ai pu constater, c’est l’évolution négative du Tibet en trois ans.

D’abord constat est fait que les Chinois sont partout. De la frontière à Zangmu, en passant par Tingri, Sakya, Shigatse ou Gyantse, ils sont partout. A Sakya, lieu culte, ils construisent aussi des bâtisses sans âme, aux couleurs bleu des vitres et blanche des murs en carrelage. C’est abominablement laid. Au monastère de Tashilumpo, nous avons assisté à un festival tibétain sous le regard d’officiers chinois. Nos billets, pris le matin, étaient valables pour l’entrée au spectacle, moyennant dix yuans de plus : le moine à l’entrée refusa nos billets et prétexta que nous devions repayer.

Quand nous lui avons objecté que ce n’était pas vrai, il a sorti le talkie-walkie et a contacté la police chinoise, « China police », comme il l’a si bien hurlé.

A Lhassa, pendant la visite de certains monastères, des espions étaient là, surveillant faits et gestes. Les caméras sont partout, les officiers aussi. Sur les étals à Lhassa, je n’avais jusqu’alors jamais remarque les services à assiettes à l’effigie de MAO.

Désormais ils sont bien mis en évidence.

Par ailleurs la chaîne de télévision " tibétaine " qui diffuse en chinois........montrait le soir un " reportage dit culturel " sur le Tibet : je découvris ainsi des parades militaires, face au Potala, et plus grave un reportage tourné dans un village tibétain. Une équipe munie d’un projecteur, écran et vidéo, projetait, devant les tibétains assis, un film (d’endoctrinement) rappelant l’œuvre de MAO : sans doute cette méthode vise-t-elle à libérer une fois de plus l’esprit des tibétains spectateurs.......! ".

Bref, les Chinois occupent la place.

Ce que je constate, c’est la marginalisation du peuple tibétain dans son propre pays. Marginalisation du fait que la majorité de la population est chinoise donc, par déduction, les Tibétains sont minoritaires. Marginalisation du fait que les Chinois ont par exemple demandé aux vendeurs du Barkhor d’aller exercer ailleurs ; les vendeurs se retrouvent à cinq cents mètres du Barkhor.

Une amie tibétaine, rencontrée en 1998 et revue à Lhassa sur son étal, m’en a donné l’explication : " Je suis là parce que la police chinoise m’a demandé de me mettre là, " Mindou, gyami yakpo mindou !". A terme, c’est sans doute la fermeture de ces commerces.

Marginalisation du fait que les camps se rapprochent des villages et que les gosses tibétains deviennent des mendiants le long de la route. Certes les touristes qui vont au Tibet entretiennent cela aussi.

Marginalisation du fait que plus rien, à Lhassa, ne rappelle l’âme et l’esprit du Tibet d’autrefois. Les monastères sont sans âme, les moines y font du business, les visites n’ont plus qu’un intérêt limité, tant la foule se presse : le Potala, Drepung, Sera, Tashilumpo etc sont des vitrines rapportant des devises aux Chinois qui contrôlent tout.

Marginalisation du fait qu’à titre symbolique les vendeurs de khatas à Lhassa sont exclusivement chinois : j’ai pesté contre des Français qui étaient en train d’acheter des khatas à ces Chinois pour les offrir à des amis en France, à titre de symbole du Tibet. Ils ont finalement écouté mon propos et rendu les khatas.

Marginalisation d’un peuple qui, à très court terme, cessera d’exister car les jeunes générations naissent dans un univers chinois et, bientôt, peut-être dans une décennie ou deux, n’auront plus aucun repère par rapport à leur culture d’origine. Les haines auront disparu et rien du Tibet traditionnel n’existera.

Note d’espoir parmi ces constats navrants, des jeunes sont prêts à parler. J’ai ainsi appris que des festivals avaient été interdits, que les conditions de vie pour les Tibétains sont difficiles, que les Chinois font ce qu’ils veulent et mettent sur table d’écoute toute personne suspectée de ne pas collaborer. Ces personnes qui veulent parler attendent une solution qui ne peut être que politique. Car, selon elles, « L’engouement pour le bouddhisme et pour le folklore qui s’y rattache ne peut pas conduire à une solution viable. »

J’ai vu et ressenti un Tibet aux abois, un Tibet à l’agonie, un Tibet décadent. Une semaine après mon retour, j’ai été malade, sans doute trop de haine contenue, après ce que j’ai vu. Nous sommes plusieurs ici à considérer qu’il est trop tard maintenant pour sauver ce Tibet. Nous sommes plusieurs à considérer que le Dalaï-Lama, en leader charismatique, doit faire quelque chose dont le Tibet serait l’épicentre, quelque chose qui vise le monde entier, la paix dans le monde. Il doit à notre sens se poser en leader comme le firent Gandhi ou Martin Luther King, à la différence que ces derniers cherchaient une solution dans leur pays et que le Dalaï-Lama est en dehors de son pays.

Nous avons organisé un débat autour d’une table, une lettre sera adressée à Sa Sainteté. Les rares, très rares Tibétains présents autour de la table ont objecté que le Dalaï-Lama fait déjà beaucoup et que, dès lors que l’on place les choses sur le plan politique, le Dalaï-Lama n’a plus de poids. Mais sans doute une action unilatérale de sa part, aurait-elle l’effet immédiat de mettre les hommes de bonne conscience en face leur responsabilité. Il est temps d’agir si ce n’est déjà trop tard.

Quant aux jeunes Tibétains en exil par exemple à Katmandou, il serait grand temps qu’ils prennent conscience que l’alcool, les boîtes de nuit et les bars ne seront d’aucun secours pour leur pays qu’ils disent ne pas oublier. Mais quels tristes visages ils offrent au petit matin dans la rue, ivres et titubants ! Je peux bien évidemment, nous pouvons devrais-je dire, apporter les preuves de ces propos. Aussi je pense que le Dalaï-Lama ne pourra pas remettre ces jeunes dans le droit chemin et que ce ne sont pas ces Tibétains-là qui peuvent se battre pour leur pays. Reste la solution unilatérale d’un homme qui doit se poser en leader non seulement d’un peuple mais surtout d’une cause. C’est la conviction de beaucoup d’intellectuels ou de personnes tout simplement concernées par les problèmes du monde. Puissent ces propos servir à transmettre le message !

Depuis quelques temps je côtoie une jeune Tibétaine de vingt-cinq ans, sortie du Tibet en 1992, coupée de sa famille, seule avec sa vie, et son fardeau de non-dits. Le hasard des choses fait que son employeur est chinois et comme elle me l’a confié, « son lieu de travail s’assimile à une prison ; pas le droit de téléphoner, pas le droit de sortir, des heures et des heures de travail chaque jour. »

Lorsque j’étais face au Jowo, en posant en offrande la khata que cette amie m’avait donnée à Katmandou, je pensais en moi-même : « Que vais-je dire à K. à mon retour, sur l’état de son pays ? Dois-je lui dire la vérité ou lui mentir ? » Mentir aurait été la trahir, je lui ai simplement fait écouter mon témoignage. Elle a pleuré, cela suffit en soi-même.

Le Tibet se meurt, j’ai presque envie de dire (à regret bien sûr) qu’il est déjà mort. On ne peut plus s’accommoder de bla-bla-bla, il faut réagir et le premier qui doit le faire c’est Sa Sainteté le Dalaï-Lama. Nous sommes plusieurs à le penser, nous souhaitons communiquer cette opinion à Sa Sainteté en personne.

Je ne reviendrai au Tibet que si les choses bougent ou, éventuellement, pour une reportage avec des journalistes motivés. Il est intéressant de constater que dans mon groupe, sur vingt-neuf personnes, environ un tiers étaient des journalistes anonymes. Sans doute auront-ils à cœur de faire comme moi, de témoigner.

C’est un Tibet défiguré, dénaturé, et des Tibétains marginalisés que j’ai vus. En trois ans, la métamorphose est totale. Lhassa compte trois cent mille habitants mais les infrastructures en plein essor prévoient sans doute plus d’un million d’habitants dont 90 % ou plus seront chinois. Il faut admettre que maintenant il est inutile de dire « voyage au Tibet », il faut parler de « voyage en Chine » quand on se rend sur le Toit du monde !

 

Ils ont terriblement besoin de nous...

Être un touriste heureux au Tibet, c’est facile ?  Tibet-info.net

Être un touriste heureux au Tibet, c’est facile.
Le Potala est bien à sa place comme prévu, le ciel est bleu comme sur les cartes postales envoyées aux amis, les lits des hôtels pour étrangers sont bien confortables et les repas copieux.

Être un touriste encadré au Tibet, c’est facile.
La police vous accompagne dans votre car pour vérifier que sa vitesse est bien conforme aux exigences ; l’armée vient vérifier que vous n’êtes pas importuné par un passager clandestin ou que votre groupe n’a pas perdu un de ses membres en cours de route.
Aléatoirement, votre voyage est ponctué d’arrêts bienvenus aux checkpoints.

Être un touriste surveillé au Tibet, c’est facile.
Le " 110 ", numéro de la police, est constamment visible sur votre chemin, où que vous alliez.
"Kiosques policiers" aux croisements des rues.
Passage de vos sacs au scanner pour entrer sur le Barkhor. Abandonner les briquets et autres allumettes à l’entrée.
Les caméras de surveillance surveillent bien du haut, de côté et même de là où vous ne regardez pas.
Les photos de policiers ou de militaires ne sont pas les bienvenues et pourront être effacées de votre appareil.

Être un Tibétain au Tibet, c’est moins facile
Le drapeau chinois rouge flotte partout, les photos des grands dirigeants chinois sont bien en vue dans les monastères et les maisons.
Le système de surveillance des quartiers "en réseau" est visiblement en place. Les affiches en témoignent.
Autocensure générale.
Les constructions intensives remodèlent la vie, le paysage ; le Barkhor est entièrement reconstruit, les maisons pour les nomades habitées, de larges avenues encore vides zèbrent la campagne.
Les grands lamas sont âgés ou partis à l’étranger.
Immense solitude.

Et puis, il y a ces milliers de pèlerins sur le Barkhor, tournant inlassablement.
Avec leurs vêtements chamarrés des différentes régions du Tibet, mélangés.
Le Tibet est là, encore vivant.
Les prosternations sur les routes, devant le Jokhang et le Potala.
Et les moulins à prières qui tournent et tournent encore.
Les  " Tashi delek " magiques, perçus comme cadeaux et reconnaissance, qui font s’illuminer les visages tibétains.

Tous ne savent pas encore que nous savons.
Tous nous interpellent.
Ils ont terriblement besoin de nous.

 

 

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