Si tranquille sont les corbeaux !

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                                        Grand corbeau tibétain  Tibet-expedition, Kloster Samye 

Ce très beau et très simple texte de Jeanne Casilas,  un de ces textes one more time magnifiques dont notre doctorante, héroïque pour son engagement auprès de populations très ennuyées et pas forcement toujours respectées, comme il le siérait à toute nation, tout état, pays, qu'on l'appelle comme on veut, digne des nombreuses et vertueuses inscriptions à sa gloire dorée, portées par ses fils d'antan aux frontons de ses édifices qui ne sont plus, au regard de la crasse réalité sociale insupportable qui va en s'amplifiant et prend en écharpe des couches et pans entiers de la population bientôt européenne, que les épitaphes d'une histoire passée, d'une histoire, qui, comme les amoureux délaissés soudainement, se sent bien esseulée, abandonnée, injustement reléguée à la marge de ce qui fut, nonobstant tant et tant pourtant d’imperfections parfois terribles, un endroit du bonheur, de ce bonheur que chacun quête à sa façon, un de ces textes, donc, dont Jeanne a le secret.  L'enfant malmené qui malmène.

Histoire, amour perdus. Solitude des nations et des corps.

Parfois l'histoire elle-aussi pleure de sa solitude, de son abandon injuste et personne pour s'en inquiéter, s'en soucier. S'en inquiéter, s'en soucier s'appellent la compassion. L'éprouver est une joie et une grande médecine.

L'édition Tibet qui frontone .. allégrement s’enorgueillit de chiper et faire main leste-agile-et-basse, comme sur un étal, dont le gardien ignore quels trésors il propose à la vue et l'envie, sur les quelques lignes qui suivent et dont le ton et sa justesse justifie de le présenter. D'un étal, l'autre.

Troisième pôle, Toit du Monde, Pays des Neiges, des Léopards, des corbeaux-sherpas de destins, des lamas volants qui font fondre les neiges par la maitrise de leurs souffles et jouent en rigolant à la marelle avec les plus hauts sommets du monde, le Tibet est ce patrimoine commun de l'humanité-subtile, devenue conscience-subtile à force qu'au cours de ces soixante ans d'affreuse occupation chinoise qui virent périr plus d'un million de tibétaines et tibétains de tous les ages et de toutes les tailles, et d’Exil forcé des plus grands-maitres qui vont l'enseigner inlassablement,  le Bouddhisme Tantrique Tibétain s'est, depuis, répandu, au grand dam hyper-courroucé des huées de hans, sur toute la surface de la planète, l'a ensemencée, irriguée, éclairée et désaltérée de sa lumière de Compassion, et, à ce titre, qu'ont en partage, dorénavant,  chacun des êtres semblables et sensibles de tous les règnes par milliards qui la composent et l'habitent, le Tibet, dans toute son immense complexité irradiante, s'est incarné en chacun et en tous, selon sa qualités et son karma, s'est incarné en la conscience sensible et subtile de tous les êtres, qui fait qu'il est devenu la monnaie symbolique et vivante à l'aune de laquelle tout se pèse, s'estime et s'éclaire de compassion.

Aussi :

                                    « C’est un criminel, et il pleure ! »

par Jeanne Casilas,

Ce jour :

Tu occupes une nouvelle fonction. Dans un collège du 18ème arrondissement de Paris, tu as la charge « d’accompagner » trois élèves « en situation de handicap ».

Ce matin, vers 10 heures, tu remontes les escaliers, après la récréation, avec la classe de 5ème D et Toto. Toto a quatorze ans, mais en paraît dix. Sa voix est encore celle d’un petit enfant, aigüe et flutée, mais son énergie, sa force sont celles d’un adolescent.

Dans la montée vers la classe, après les jeux, les enfants finissent de chahuter. Ça s’emballe sur un palier et Toto fonce dans un de ses camarades et lui ouvre légèrement l’oreille, ça saigne. Nous n’avons que le temps de le voir accélérer et charger comme un taureau, la prof de français et moi, puis de séparer les belligérants.

Vitouch est outragé, il saigne.

Ses amis les plus proches l’entourent et affirment : « Toto l’a fait exprès, nous sommes témoins ! ».

Toto, quand à lui, transpire et semble aveuglé par la fureur, la panique et déjà la honte. La prof de français, Marie, est par bonheur dotée d’une énergie redoutable. Prenant la direction des opérations elle rapatrie les enfants surexcités dans la classe et je n’ai plus qu’à m’occuper d’y amener Toto qui tremble de tout son corps.

Une fois dans les murs le procès commence.

Pendant 5 bonnes minutes les divers membres de cette classe de 5ème vont exprimer leur point de vue et leur sentiment sur ce qui vient d’avoir lieu et envoyer à Toto les phrases les plus dérangeantes qu’un être humain puisse entendre d’un autre être humain. Toto est en larmes. Debout, dans l’enceinte de ma présence, il n’a pas voulu retirer son lourd sac à dos. Il pleure immobile le regard en oblique vers le sol. Sa rage, sa honte, sa colère, l’injustice énorme qu’il y a à porter le poids de trois générations d’injustice dans son propre corps, son amour, son désir d’être aimé comme les autres, son incapacité à l’être, tout en lui tremble sans fin et sans mesure.

Les élèves affirment que Toto est violent, qu’il aime blesser intentionnellement, qu’il est jaloux parce qu’on ne joue pas avec lui, que ce n’est pas leur ami. Et soudain, l’un d’eux a cette phrase, après un relatif silence :

« Regardez, c’est un criminel, et il pleure ! ».

La glace de la banquise reflue vers mon cœur. Une image de Slobodan Milosevic traverse mes synapses et je me vois comme l’avocat du diable. J’imagine surtout la violence fondamentale qu’il y a à être traité de criminel, à être pointé, et comme l’humanité ne pourra jamais accepter comme allant de soi pareille justice, pareille condamnation de l’être.

Plus tard, enfin, Toto et moi, nous sommes sortis. Marie nous a envoyé voir le CPE. Comme d’habitude il était occupé. Nous sommes restés un quart d’heure dehors, devant le bureau fermé, à regarder la cour d’un air distrait.

Toto et moi on a parlé. De sa violence : d’où venait elle ?

- « Je crois que c’est quand j’étais interne. Les autres ont su que je n’étais pas comme eux. Ils me frappaient en groupe. J’ai pris tellement de coups que je sens plus la douleur. Je crois que ça me revient. Dans mes cauchemars. Puis dans la cour. »

- Et à la maison ? Quelqu’un frappe, crie, à la maison ?

- « Non, personne se frappe. C’est quand j’ai été enlevé à mes parents et mis en foyer que j’ai été tapé et que j’y ai pris goût. »

Je lui explique qu’il doit se défaire de cette violence, qu’elle lui fait du mal. Qu’elle fait du mal aux autres et ne lui apportera que des ennuis. Il le sait déjà. Il me dit qu’il lutte. Je lui demande quelles sont ses stratégies.

D’un enfant de 14 ans lourdement handicapé et socialement plus que défavorisé j’apprends qu’il fait de la méditation.

- « Oui, il faudrait que je reprenne ma méditation ».

Puis Toto s’apaise non sans s’être plaint qu’il dormait mal à cause des chats et que les pigeons étaient affreux car en plus ils mangeaient les chats, ce que j’ai démenti, et alors que sans parler nous regardons la cour, les quelques corbeaux qui s’y promènent, il me dit avec candeur, doucement :

- Ils sont tranquilles les corbeaux.

Oui, tout est tranquille. Les herbes poussent partout, en tout temps. Ce monde n’est pas fini. Notre ciel sans nuage sans bombe sans atome. Notre ciel est commun. Même en prison, nous avons le même ciel. Nos propriétés ne sont rien d’autre que de vivre en commun sous un ciel misérable, pas d’embûches entre nous, pas de choses inutiles, nous combattrons toujours.

Jeanne Casilas.

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Cet oiseau réputé pour son intelligence l'est aussi au Tibet pour sa participation active à certains rituels et pour l'aide qu'il apporte et qu'on lui prête que ce soit lorsqu’il s'agit de localiser la présence de jeunes réincarnés auprès desquels ils conduit ceux à leur recherche quand ce ne sont pas des moines et grands fugitifs, traqués par la chine, qu'il mène à bon port.

Un port adossé à une mer quelque peu montagneuse,  Dharamsala.

Les récits sont nombreux des candidats courageux à l'exil guidés dans les méandres rocailleuses de la montagne himalayenne qui durent une partie de leur salut à ces entités ailées. Qui disparaissent aussitôt leur mission menée à bien.

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Palden Gyatso, torturé des années au cours de ses trente ans d''incarcération.

 

C'est Alexandre Romanés du Cirque du même nom, poète aux multiples talents, qui publiait :

( avec une pensée pour Toto ...!  comme exemple, même si très sympathique, à ne pas forcement trop suivre, à moins que ... )

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