Démocratie et système digestif

Et d'abord, on est impressionné (e). Le documentaire lui-même, dans sa rigueur, les commissions d'enquêtes pugnaces, les documents, les témoignages face à la caméra d'hommes habituellement voués au silence, CIA ou armée. Exemple d'une démocratie qui sait reconnaître le pire, et s'interroger. Voire, à terme, se juger. Mais n'est-ce pas, aussi, une formidable capacité de digestion de l'événement, un retour à bon compte vers une virginité morale?

Et d'abord, on est impressionné (e). Le documentaire lui-même, dans sa rigueur, les commissions d'enquêtes pugnaces, les documents, les témoignages face à la caméra d'hommes habituellement voués au silence, CIA ou armée. Exemple d'une démocratie qui sait reconnaître le pire, et s'interroger. Voire, à terme, se juger. Mais n'est-ce pas, aussi, une formidable capacité de digestion de l'événement, un retour à bon compte vers une virginité morale?

Certes, la France peut en tirer des leçons. Quelques jours après la date anniversaire du 17 octobre 1961, on se dit que par chez nous, les autorités considèrent toujours le pays comme un malade dépressif, auquel il ne faut administrer la vérité qu'à dose homéopathique, et le plus tard possible.
On se souvient des premières diffusions, sur Canal +, de 24 hours: on aura beaucoup lu sur l'originalité du dispositif filmique, et très, très peu sur ce que dit la série, la torture comme recours évident, les USA comme citadelle assiégée. Ou disons qu'on aura lu là-dessus... récemment.
On remarque, dans le film de Marie-Monique Robin, qu'un peu partout des «rouages» ont grippé. Des juristes, mais aussi des militaires de carrière, des politiques, ont objecté, renâclé, même si l'on reste parfois sceptique: le «moi, on ne m'a plus rien dit», du staff de Colin Powell est peu court.


Bien sûr, on se souvient aussi, comme le rappelle Thomas Cantaloube dans son article, qu'après le 11 Septembre, les Etats-Unis sont entrés en phase d'union sacrée, soutenue par une empathie quasi planétaire. Les voix dissidentes étaient rares, et peu entendues. On avait vite fait, comme le rappelle l'un des témoins, d'être taxé d'«antipatriotique».
Les medias américains, alors, n'ont guère fait preuve de leur légendaire indépendance. Il leur a fallu un bout de temps avant de recouvrer leurs esprits, le mal était fait.


Tout est dit lorsqu'à Camp David, on évoque les Conventions de Genève – 1949 – «ces textes d'une autre époque» (ou la seconde guerre mondiale considérée comme un affrontement entre gentlemen?) Dans tout cela, un témoignage, et même un bref passage d'un témoignage me frappe particulièrement. Il s'agit de Michaël Sheuer, haut responsable de la CIA, qui indique que les «restitutions extraordinaires», à savoir la remise de prisonniers à des pays tiers (Egypte, Syrie, Thaïlande, entre autres) pour qu'ils y soient interrogés avec plus d'efficacité n'a pas été une innovation de Bush, mais de Bill Clinton, dès 1995.

J'avais déjà lu cela, sans trop y croire. Une manière de mouiller les démocrates: la faute parait toujours moins grave lorsqu'elle est partagée. Mais Sheuer l'affirme aussi devant une commission d'enquête.

 

On me dit que cela n'est pas comparable; sous Clinton, il ne devait s'agir que de cas rares, et contrôlés. Contrôlés, j'en doute, puisque ces «renditions» visent précisément à n'exercer aucun contrôle sur les moyens employés. «Il avait cessé de parler», comme l'avoue ingénument Bush en 2006 à propos des quatre années de détention secrète de Zubaidi.

 

Rares, oui, sans doute. A vrai dire, en 1995, il y a bien eu un attentat meurtrier aux USA, celui d'Oklahoma City, 168 morts en effet. Mais dont l'auteur était un américain, ancien soldat. Et la torture n'est-elle pas, comme la peine de mort, un interdit qui ne souffre aucune exception? Etre contre la peine de mort «sauf pour», c'est déjà être en sa faveur.

 

Ces «restitutions extraordinaires» sont encore plus répugnantes que l'usage, disons domestique, de la torture. On utilise sciemment les capacités tortionnaires de pays dont par ailleurs on critiquera le non-respect des droits de l'homme. Double mépris, mains blanches (nous le savons, on peut trouver pire que le waterboarding et autres sévices made in USA) et quelque chose d'obscur, qui trahit cynisme et sentiment de supériorité.

 

Bill Clinton, le «gentil», qui a laissé ce faisant la porte ouverte à un recours systématique à cette sous-traitance de la torture devra-t-il en répondre?


Non, sans doute, car le film apporte, en filigrane, une réponse. Tout comme la générale Karpinski s'est retrouvée en première ligne après Abou Ghraib, des intermédiaires pourraient trinquer, ou des excessifs, les «bad apples» qui auront poussé trop loin les consignes gouvernementales. Mais les responsables politiques? Lorsque Bush, lors de la réunion filmée de Camp David, parle d'anéantir les islamistes ennemis, nous ne sommes pas loin du «buter jusque dans les chiottes» de Poutine.

 

A ceci près: des juristes ont planché, des textes ont été signés, des avis donnés, qui devraient couvrir les donneurs d'ordre. On peut rêver de voir Dick Cheney et Rumsfeld répondre de leurs choix, mais...
A l'évidence, le gouvernement Bush a anticipé ce qui se passe aujourd'hui. Ils ont retenu les leçons de l'histoire. Du temps d'Hitler, on n'écrivait pas exterminer tous les juifs et les sous-humains, on écrivait transports et solution finale. Du temps de Bush, il faut savoir lire les documents, un œil non averti glisserait facilement dessus, on enrobe, la terminologie est floue. Néanmoins, alors même que l'invasion de l'Irak est présentée comme une nécessité anti-Al Qaeda, on se prépare aussi à l'inévitable réexamen des choix, on balise le terrain.
Il sera toujours temps de faire contrition.

 

Et maintenant, avec Barack Obama, notre Nobel de la paix? L'article de l'Acat dans cette édition le souligne: il a immédiatement supprimé le recours aux «redditions extraordinaires», décidé de fermer Guantanamo. Même s'il lui reste sur les bras une centaine de prisonniers, non-accusés, non-défendus, non-jugés, suspects sans preuve ni aveux – comme quoi la torture est non seulement inhumaine, mais inefficace, en plus– dont on ne sait que faire. Reste en effet Bagram, en Afghanistan, où les nouvelles ne seraient pas bonnes, côté détention. Autre monde, autre politique néanmoins.

A une nuance près: l'exposition des méfaits ne dispense pas de les sanctionner – et à haut niveau, pas seulement à celui des exécutants ou des responsables intermédiaires – ou alors, il ne s'agit que d'une digestion facile. Faute avouée, pardonnée, et en avant, comme dit Barack Obama.

 

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