AZF : un procès fleuve pour une vérité complexe

C’est un procès exceptionnel qui s’ouvre lundi. Le procès de l’explosion de l’usine AZF à Toulouse, survenue il y a 7 ans et 5 mois. Ce procès est exceptionnel à plus d’un titre.

C’est un procès exceptionnel qui s’ouvre lundi. Le procès de l’explosion de l’usine AZF à Toulouse, survenue il y a 7 ans et 5 mois. Ce procès est exceptionnel à plus d’un titre. Tout d’abord par sa durée, Il est prévu sur 4 mois. Par son ampleur, 60 avocats représentent 1.400 parties civiles. Par sa complexité, le dossier est constitué de 54 mille pages, soit 109 tomes qui ont été numérisées pour être accessibles rapidement grâce à des logiciels informatiques. Par son audience, quelques 200 journalistes de 70 médias vont suivre son déroulement. Par son coût, 7, 5 millions d’euros dont 3,7 millions pour l’instruction et 3,8 pour les frais de justice. Par son enjeu, il s’agit de savoir comment et pourquoi s’est produite cette explosion qui a fait officiellement 30 morts, 20 mille blessés et détruits 30 mille logements et entreprises. Par son déroulement. Le procès doit en effet être filmé intégralement, ainsi l’a confirmée la Cour de cassation, saisie par Total qui s’y opposait. Seuls à ce jour, les procès historiques du nazi Klaus Barbie et des collaborateurs Papon et Touvier ont fait l’objet d’un enregistrement pour la postérité.

Le procès commencera d’abord par l’examen d’une citation directe contre le groupe Total. L’usine AZF fait en effet partie de Grand Paroisse, filiale de Total. Or, dans ce procès, seul le directeur de l’usine AZF est actuellement poursuivi ainsi que Grand paroisse, en tant que personne morale. Mais les victimes souhaitent que Total répondent aussi de ce drame en tant qu’il est l’organisateur du fonctionnement de l’usine dont il a tiré profit. La justice va donc consacré la première semaine à cet examen pour savoir si oui ou non, Thierry Desmaret, PDG de Total, doit physiquement être poursuivi en tant que représentant du groupe Total. La réponse à cette question n’est pas que théorique ou juridique. Elle est aussi morale pour les victimes qui attendent plus qu’une vérité technique, une reconnaissance par Total de sa responsabilité. « On ne demande pas des têtes, cela ne nous rendra pas nos proches. Ce qui est insupportable, c’est la mauvaise foi, Total a tout fait pour masquer la vérité » affirme Gérard Ratier, pdt des familles endeuillées, dont le fils est mort sur le site. « Il y a eu des abandons, des négligences, Total ne sortira pas indemne de ce procès. Toute autre hypothèse que l’accident chimique sont pour lui des pistes construites de toutes pièces par la défense de Total » assure Frédéric Arrou, président de l’association des victimes du 21 Septembre.

La vérité s’annonce en effet complexe à définir, autant que l’a été l’enquête. Tout au long des 7 ans de procédure, plusieurs pistes ont été progressivement fermées fautes d’éléments probants.

En premier lieu, la piste terroriste. L’explosion d’AZF est intervenue 10 jours après les attentats du World Trade Center. L’hypothèse terroriste a donc spontanément germé dans tous les esprits. Plus encore quand l’Express a, le premier, évoqué la piste Hassan Jandoubi. Ce salarié tunisien est mort sur le site. Il avait eu quelques jours avant l’explosion une altercation avec un routier. Celui, venu faire une livraison sur le site, abhorrait un drapeau américain sur sa carrosserie. Mais surtout, l’Express concluait de sa tenue vestimentaire – plusieurs pantalons les uns sur les autres – que le salarié était probablement un intégriste musulman. Pour l’hebdomadaire, les auteurs d’attentats se protègent ainsi les parties génitales dont ils auront besoin au paradis d’Allah où les attendent des vierges. L’hypothèse est aujourd’hui encore défendue dans un livre publié par Franck Hériot, « l’enquête assassinée ».

En second lieu, la piste de l’arc électrique. Cette piste technique part de l’hypothèse qu’il y a eu un incident électrique dans l’entreprise SNPE située juste à côté d’AZF, et que l’incident sur une armoire électrique aurait pu provoquer un arc électrique frappant le Hangar 221 dans lequel se trouvait de 300 tonnes de nitrate d’ammonium. Ce qui aurait provoqué l’explosion. Dans ce cas, la responsabilité de l’explosion serait imputable à cette société qui fabriquait notamment des éléments chimiques entrant dans la composition du carburant de la fusée Ariane. Problème. Aucune défaillance n’a été constatée dans cette entreprise qui si elle avait explosée aurait provoquée la mort de plusieurs dizaines de milliers de Toulousain. En effet, la SNPE (société nationale des poudres et explosifs) utilisait du phosgène, un gaz liquide mortel qui entre notamment dans la composition des gaz moutarde, le fameux gaz hypérite qui a tué pendant la première guerre mondiale des milliers de soldats dans leur tranchée. La piste a été fermée, mais pour certains dont Total, elle est toujours crédible et d’autant plus facile à agiter, avec ou sans succés, que la SNPE est soumise au « secret défense » en raison de ses activités. C’est ainsi que se construit l’hypothèse du « complot d’Etat ».

En troisième lieu, il y a l’hypothèse de l’accident chimique lié au fonctionnement et à la vétusté de l’usine AZF. C’est la thèse retenue par la justice, et qui justifie la présence sur le banc des accusés de Serge Biechelin, le directeur de l’entreprise. Selon cette thèse, c’est une erreur de manipulation dans la gestion des déchets qui aurait provoqué l’explosion. Le rapport finale dénonce « les négligences et manquements en série » et de « la méconnaissance de la réelle dangerosité des nitrates ».

 

D’ailleurs, « tout le monde savait qu’AZF était vétuste et beaucoup craignait un drame » explique Franck Biasotto, vice pdt de l’association des victimes du 21 Septembre. A quoi, Jacques Mignard de l’association des ex salariés, AZF mémoire et solidarité rétorque que « tout ceci est un roman à tiroir », et que « les produits susceptibles d’exploser étaient tenue à distance ». Quoi qu’il en soit, un salarié manutentionnaire aurait déposé par erreur de 50 à 500 kgs de Dichloroisocyanuate de sodium (CDDCNa) sur un tas de nitrate d’ammonium. Tout le débat, au cours du procès, sera de savoir si ce « mélange malencontreux » a pu ou nom provoquer l’explosion. Sur cette question, les experts sont en effet très partagés. Pour les uns, il aurait fallu une quantité plus importante de produits pour que le mélange chimique produise ce résultat. Pour d’autres, l’état des lieux du hangar – humidité, trace de fuel du à l’utilisation d’un Manitou – aurait pu contribuer au phénomène physico chimique explosif. Les experts présenteront aussi le résultat d’expérience conduite pour reproduire le phénomène. On parlera aussi beaucoup de l’odeur des produits qui aurait pu ou du alerter le salarié maladroit, du niveau de chaleur nécessaire au processus chimique, de la gestion des sacs de produits circulant dans l’entreprise. Toute chose qu’utilisera Grand Paroisse pour se disculper, ce qui d’après Maitre Agnès Casero sera insuffisant : « Total est dans le déni complet car ils ne peuvent pas avouer leurs négligences, c’est trop grave, ils sont inexcusables ».

D’autres éléments feront également, dans ce procès, leur réapparition notamment la présence des aéronefs qui, juste avant et juste après l’explosion, ont survolé le site, l’acte de malveillance, ou l’histoire de la double explosion. Plusieurs témoins diront qu’ils ont entendu deux « boum ». Argument trop vite écarté selon Grand Paroisse qui mettra en avant le rapport Hodin de Mars 2005 selon lequel, il y a peut être eu « des fumées antérieures au drame et une première explosion dans l’atmosphère confinée avec jet de gaz » et le fait qu’il y a 7 enregistrements, plus ou moins lointains, de cette double explosion.

Ce procès fleuve fera donc couler de l’encre. Celle des journalistes mais aussi celles des avocats. Et des pleurs, ceux des victimes. « Le procès va réactiver les blessures mais il va permettre aux victimes de clore un chapitre. Pour beaucoup, la plaie est irrémédiablement ouverte et ne se refermera pas » explique Frédéric Arrou.

Sur place, il ne reste plus rien. Plus aucune trace de l’impressionnant cratère du 21 septembre 2001. Un trou de 10 mètres de profondeur sur 50 mètres de diamètres. En lieu et place, il y a désormais le cancéropôle de Toulouse, un ensemble de laboratoires privés et publics et prochainement la construction d’un hôpital.

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