«Un lieu, une œuvre» - Lozère

De la Lozère à la Lozère

photo-lozere-2

  

buren-lozere

 

    

 

 

 

 

 

photo-fou-lozere

 

Chaque année, je vais faire un tour en Lozère. Si j'étais croyante, je dirais que c'est presque un pèlerinage. Pas n'importe où en Lozère. Un espace limité, compris essentiellement entre Grandrieu dans la Margeride, Saint Alban sur Limagnole et Serverette. Cette année, après les affres du confinement, la mort solitaire de ma mère, j'avais davantage besoin encore de cet espace. Pourquoi cette limite ? Les paysages de la Margeride austères et grandioses avec leurs maisons de granite aux frontons incas, gravés de dates souvent antédiluviennes, les chaos de rochers à l'équilibre instable au dessus de Serverette, le village tranquille de Saint Alban sur Limagnole sous la protection de son château, les prés verts ou brûlés selon les zones, sur lesquels les bottes de pailles jouent à ressembler aux colonnes de Buren, suffisent à m'apaiser.

Mon voyage, cette fois ci, a commencé par cette maison que je visitai dans un hameau, avec l'espoir de l'acheter. C’était tout à fait ce que je cherchais : une maison en granite, au toit de lauzes, avec une cour remplie de ronces, d'orties, d'arbres qui avaient poussé anarchiquement et qui cachaient les fenêtres, de pièces au plancher grinçant qui contenaient encore des lits couverts de toiles d'araignées, de la vaisselle empilée sur les tables, une vieille horloge à balancier arrêtée, une boîte de photos sur la cheminée avec quelques photos sorties comme si on venait juste de les regarder, un grenier rempli de vieux objets, d’outils anciens, inconnus de nos jours et un escalier grinçant. Une sorte de maison de la "vieille au bois dormant" ! Cette maison était vide mais remplie d'une vie qui suintait par tous ses pores. La Lozère est le département le moins peuplé de France. Je ne crois pas que le terme de densité est un sens ici  

La première fois que je suis allée à Saint Alban sur Limagnole, c'était à la fin des années 70. Une amie travaillait à l'hôpital psychiatrique du village, elle m'avait invitée et c'est par elle que j’avais appris le côté révolutionnaire du traitement psychiatrique des patients qui y était pratiqué. Des médecins comme François Tosquelles, Bonnafé pendant la 2ème guerre mondiale, avaient humanisé l'asile. Les « fous », « les malades », étaient considérés par eux comme des êtres humains, et n’étaient séparés ni du personnel soignant ni des villageois. Certains patients pendant ces périodes difficiles étaient employés dans les travaux des champs, vivaient la même vie que les habitants, échangeant leurs force de travail et leurs œuvres contre de la nourriture ou autres services. Les « malades » faisaient partie, étaient intégrés dans la vie locale. Un dé confinement avant l’heure. Il est admis que la mortalité à l’hôpital de Saint Alban pendant cette tragique période fut bien moins importante que dans les autres hôpitaux psychiatriques. L’enfermement n’est peut-être pas à l’origine de la maladie mais il y contribue fortement. Actuellement, quand on voit ce qui se passe avec les vieilles personnes dans les « maisons de retraite », on ne peut nier que l’enfermement est mortifère. La prison, n’en parlons pas !

Le parcours personnel de Tosquelles et Bonnafé expliquait leurs engagements. Tosquelles était un réfugié catalan qui avait fui l'Espagne franquiste. Il s'était engagé dans les milices antifascistes du POUM, comme médecin psychiatre de l'armée républicaine. Il avait trouvé refuge, asile, c'est le mot qui convient, à Saint Alban auprès du directeur : Balvet. Bonnafé, de son côté, avait quitté son poste de Sotteville-lès-Rouen pour saint Alban. Les circonstances politiques de l'époque l'obligeant à se mettre à l'abri. Le grand père de Bonnafé, Dubuisson, avait été un des premiers à reconnaitre les œuvres des "fous".

Dans le village, on pouvait rencontrer au bistro, dans les commerces des humains qui certes avaient parfois un comportement un peu étrange mais qui étaient très bien acceptés par la population locale. L'hôpital psychiatrique de saint Alban n' avait pas le côté terrifiant de ses semblables. Tosquelles prônait l'égalité entre les hommes. Saint Alban pendant la 2ème guerre mondiale allait devenir un centre de résistance. Paul Eluard, inquiété pour ses écrits s'y était caché sous son vrai nom de Grindel. C'était une gageure: La vérité était ici source de sécurité. Il allait partager la vie de patients. Denise Glazer et beaucoup d'autres également allaient séjourner à Saint Alban. Saint Alban avait retrouvé le sens premier du mot asile.

Eluard avait été impressionné par les oeuvres d'art produites par certains patients. Comme Breton, il n'était pas loin de penser que ces œuvres simples étaient par la créativité et la force dégagées, à égalité avec celles reconnues d'artistes célèbres.  Des expositions d'art brut ont encore régulièrement lieu au château .Je me souviens avoir vu des tapisseries dignes de par leur complexité de celles d'une Pénélope, composées à partir de laines récupérées et de morceaux de chiffons, des fusils anachroniques en bois crées de toutes pièces, plus vrais que nature, mais avec des ajouts saugrenus qui leur ôtaient toute idée de dangerosité. Actuellement, je ne me souviens plus du noms de ces artistes; seul celui d'Auguste Forestier, peut-être parce qu'il est mort à Saint Alban est encore présent à mon esprit. Il y a quelques années, j'avais acheté une carte postale montrant un personnage un rien halluciné qui exhibait une arche au dessus de sa tête. Je l’avais acheté à cause de la force qui se dégageait du personnage. Je crois savoir aujourd’hui que c’était Tosquelles lui-même avec l’arche de Forestier.

On ne voit plus de patients dans les rues, ils ont été remplacés par les pèlerins de Saint Jacques de Compostelle qui exhibent leur bâton et leur coquille.

La dernière oeuvre collective que j'ai vue est celle qui est sur un mur de l'hôpital. C'est une série d'une cinquantaine de têtes fixées sur un treillis de fers à bétons. Un rappel s'il le faut de l'enfermement. Elles ont chacune une mimique différente, tirant la langue, se cachant les yeux, hurlant désespérément, rigolarde, pensive, goguenarde... Elles sont jours et nuits sous le regard des passants.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.