Billet de blog 2 août 2020

«Un lieu, une œuvre» - Lozère

De la Lozère à la Lozère

monique arcaix
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Chaque année, je vais faire un tour en Lozère. Si j'étais croyante, je dirais que c'est presque un pèlerinage. Pas n'importe où en Lozère. Un espace limité, compris essentiellement entre Grandrieu dans la Margeride, Saint Alban sur Limagnole et Serverette. Cette année, après les affres du confinement, la mort solitaire de ma mère, j'avais davantage besoin encore de cet espace. Pourquoi cette limite ? Les paysages de la Margeride austères et grandioses avec leurs maisons de granite aux frontons incas, gravés de dates souvent antédiluviennes, les chaos de rochers à l'équilibre instable au dessus de Serverette, le village tranquille de Saint Alban sur Limagnole sous la protection de son château, les prés verts ou brûlés selon les zones, sur lesquels les bottes de pailles jouent à ressembler aux colonnes de Buren, suffisent à m'apaiser.

Mon voyage, cette fois ci, a commencé par cette maison que je visitai dans un hameau, avec l'espoir de l'acheter. C’était tout à fait ce que je cherchais : une maison en granite, au toit de lauzes, avec une cour remplie de ronces, d'orties, d'arbres qui avaient poussé anarchiquement et qui cachaient les fenêtres, de pièces au plancher grinçant qui contenaient encore des lits couverts de toiles d'araignées, de la vaisselle empilée sur les tables, une vieille horloge à balancier arrêtée, une boîte de photos sur la cheminée avec quelques photos sorties comme si on venait juste de les regarder, un grenier rempli de vieux objets, d’outils anciens, inconnus de nos jours et un escalier grinçant. Une sorte de maison de la "vieille au bois dormant" ! Cette maison était vide mais remplie d'une vie qui suintait par tous ses pores. La Lozère est le département le moins peuplé de France. Je ne crois pas que le terme de densité est un sens ici  

La première fois que je suis allée à Saint Alban sur Limagnole, c'était à la fin des années 70. Une amie travaillait à l'hôpital psychiatrique du village, elle m'avait invitée et c'est par elle que j’avais appris le côté révolutionnaire du traitement psychiatrique des patients qui y était pratiqué. Des médecins comme François Tosquelles, Bonnafé pendant la 2ème guerre mondiale, avaient humanisé l'asile. Les « fous », « les malades », étaient considérés par eux comme des êtres humains, et n’étaient séparés ni du personnel soignant ni des villageois. Certains patients pendant ces périodes difficiles étaient employés dans les travaux des champs, vivaient la même vie que les habitants, échangeant leurs force de travail et leurs œuvres contre de la nourriture ou autres services. Les « malades » faisaient partie, étaient intégrés dans la vie locale. Un dé confinement avant l’heure. Il est admis que la mortalité à l’hôpital de Saint Alban pendant cette tragique période fut bien moins importante que dans les autres hôpitaux psychiatriques. L’enfermement n’est peut-être pas à l’origine de la maladie mais il y contribue fortement. Actuellement, quand on voit ce qui se passe avec les vieilles personnes dans les « maisons de retraite », on ne peut nier que l’enfermement est mortifère. La prison, n’en parlons pas !

Le parcours personnel de Tosquelles et Bonnafé expliquait leurs engagements. Tosquelles était un réfugié catalan qui avait fui l'Espagne franquiste. Il s'était engagé dans les milices antifascistes du POUM, comme médecin psychiatre de l'armée républicaine. Il avait trouvé refuge, asile, c'est le mot qui convient, à Saint Alban auprès du directeur : Balvet. Bonnafé, de son côté, avait quitté son poste de Sotteville-lès-Rouen pour saint Alban. Les circonstances politiques de l'époque l'obligeant à se mettre à l'abri. Le grand père de Bonnafé, Dubuisson, avait été un des premiers à reconnaitre les œuvres des "fous".

Dans le village, on pouvait rencontrer au bistro, dans les commerces des humains qui certes avaient parfois un comportement un peu étrange mais qui étaient très bien acceptés par la population locale. L'hôpital psychiatrique de saint Alban n' avait pas le côté terrifiant de ses semblables. Tosquelles prônait l'égalité entre les hommes. Saint Alban pendant la 2ème guerre mondiale allait devenir un centre de résistance. Paul Eluard, inquiété pour ses écrits s'y était caché sous son vrai nom de Grindel. C'était une gageure: La vérité était ici source de sécurité. Il allait partager la vie de patients. Denise Glazer et beaucoup d'autres également allaient séjourner à Saint Alban. Saint Alban avait retrouvé le sens premier du mot asile.

Eluard avait été impressionné par les oeuvres d'art produites par certains patients. Comme Breton, il n'était pas loin de penser que ces œuvres simples étaient par la créativité et la force dégagées, à égalité avec celles reconnues d'artistes célèbres.  Des expositions d'art brut ont encore régulièrement lieu au château .Je me souviens avoir vu des tapisseries dignes de par leur complexité de celles d'une Pénélope, composées à partir de laines récupérées et de morceaux de chiffons, des fusils anachroniques en bois crées de toutes pièces, plus vrais que nature, mais avec des ajouts saugrenus qui leur ôtaient toute idée de dangerosité. Actuellement, je ne me souviens plus du noms de ces artistes; seul celui d'Auguste Forestier, peut-être parce qu'il est mort à Saint Alban est encore présent à mon esprit. Il y a quelques années, j'avais acheté une carte postale montrant un personnage un rien halluciné qui exhibait une arche au dessus de sa tête. Je l’avais acheté à cause de la force qui se dégageait du personnage. Je crois savoir aujourd’hui que c’était Tosquelles lui-même avec l’arche de Forestier.

On ne voit plus de patients dans les rues, ils ont été remplacés par les pèlerins de Saint Jacques de Compostelle qui exhibent leur bâton et leur coquille.

La dernière oeuvre collective que j'ai vue est celle qui est sur un mur de l'hôpital. C'est une série d'une cinquantaine de têtes fixées sur un treillis de fers à bétons. Un rappel s'il le faut de l'enfermement. Elles ont chacune une mimique différente, tirant la langue, se cachant les yeux, hurlant désespérément, rigolarde, pensive, goguenarde... Elles sont jours et nuits sous le regard des passants.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Affaire Abad : une élue centriste dépose plainte pour tentative de viol
Selon nos informations, Laëtitia*, l’élue centriste qui avait accusé, dans Mediapart, le ministre des solidarités d’avoir tenté de la violer en 2010, a porté plainte lundi 27 juin. Damien Abad avait réfuté « catégoriquement » ces accusations.
par Marine Turchi
Journal — France
Opération intox : une société française au service des dictateurs et du CAC 40
Une enquête de Mediapart raconte l’une des plus grandes entreprises de manipulation de l’information intervenue en France ces dernières années. Plusieurs sites participatifs, dont Le Club de Mediapart, en ont été victimes. Au cœur de l’histoire : une société privée, Avisa Partners, qui travaille pour le compte d’États étrangers, de multinationales mais aussi d’institutions publiques.
par Fabrice Arfi, Antton Rouget, Tomas Madlenak et Lukas Diko (ICJK)
Journal
Tensions autour de la détention au Gabon de deux Français
Une enquête menée par une juge d’instruction française sur la détention au Gabon de deux Français, dont l’ancien directeur de cabinet du président Bongo Ondimba, provoque des remous. Les avocats des deux détenus s’inquiètent pour leur santé et dénoncent un règlement de comptes politique, mettant en cause le fils aîné du chef de l’État gabonais.
par Fanny Pigeaud
Journal — Social
En convalescence financière, le bailleur social Semcoda distribue des primes à ses dirigeants
Malgré sa santé économique fragile, le plus gros bailleur social de la région Auvergne-Rhône-Alpes vient de distribuer à ses dirigeants des primes critiquables car elles intègrent des résultats exceptionnels liés à des ventes de logements. Les salariés, eux, n’ont pas perçu d’intéressement depuis plusieurs années.
par Mathieu Périsse (Mediacités Lyon)

La sélection du Club

Billet de blog
Exilés morts en Méditerranée : Frontex complice d’un crime contre l’humanité
Par son adhésion aux accords de Schengen, la Suisse soutient l'agence Frontex qui interdit l'accès des pays de l'UE aux personnes en situation d'exil. Par référendum, les Helvètes doivent se prononcer le 15 mai prochain sur une forte augmentation de la contribution de la Confédération à une agence complice d'un crime contre l'humanité à l'égard des exilé-es.
par Claude Calame
Billet de blog
Melilla : violences aux frontières de l'Europe, de plus en plus inhumaines
C'était il y a deux jours et le comportement inhumain des autorités européennes aux portes de l'Europe reste dans beaucoup de médias passé sous silence. Vendredi 24 juin plus de 2000 personnes ont essayé de franchir les murs de Melilla, enclave espagnole au Maroc, des dizaines de personnes ont perdu la vie, tuées par les autorités ou laissées, agonisantes, mourir aux suites de leurs blessures.
par Clementine Seraut
Billet de blog
Pays basque : le corps d’un migrant retrouvé dans le fleuve frontière
Le corps d’un jeune migrant d’origine subsaharienne a été retrouvé samedi matin dans la Bidassoa, le fleuve séparant l’Espagne et la France, ont annoncé les autorités espagnoles et les pompiers français des Pyrénées-Atlantiques.
par Roland RICHA
Billet de blog
Frontières intérieures, morts en série et illégalités
Chacun des garçons qui s'est noyé après avoir voulu passer la frontière à la nage ou d’une autre manière dangereuse, a fait l’objet de plusieurs refoulements. Leurs camarades en témoignent.
par marie cosnay