«Un lieu, une oeuvre» - Les archives effondrées de Cologne

Ma balade dans les rues de Cologne au printemps 2019 m'a conduite à un de ces moments hors du temps où les trottoirs disparaissent, les murs s'effacent, le sol se dérobe et il ne reste plus qu'une scène hypnotique où seule une forme incongrue concentre la force du lieu.

Le 3 mars 2009, le bâtiment des archives municipales de la ville de Cologne s’écroulait, emporté par un glissement de terrain, ensevelissant sous plusieurs tonnes de béton 26 kilomètres linéaires de documents. Ces archives représentaient l’un des fonds municipaux les plus riches d’Allemagne. Elles abritaient notamment des manuscrits de Karl Marx et de Friedrich Engels, des partitions originales de Wagner, des oeuvres d'Offenbach ainsi que des parchemins rares datant du Xème siècle. Ils ont disparu à plus de 20 mètres sous terre.

10 ans plus tard, plus d'un milliard d'euros a été investi dans le sauvetage, et même si certaines archives sont en piteux état et d'autres restent perdues à jamais, le colossal chantier de restauration du patrimoine littéraire (récupération, congélation, étiquetage, nettoyage, traitement... des documents) a permis de sauvegarder l'histoire écrite. Mais 10 ans plus tard, le lieu de l'effondrement est toujours un trou gigantesque entouré de grillages...

Un effondrement que rien ne comble

C'est un son d'abord qui m'intrigue, il vient d'une machine, d'une sorte d'usine dirait-on, un sifflement plaintif et répétitif, un peu lugubre et inattendu dans ces rues calmes du sud de la ville. Les murs des bâtiments que longe le trottoir où je marche sont alors stoppés par des barrières de chantier, la rue est calme, oui. Un chantier immense et profond se révèle derrière le grillage, un entrelacs de tuyaux et de ferraille, quelques cabanons, des machines bizarres, des échafaudages, une sorte de tunnel très sombre et large se poursuit sous la chaussée et puis... des piscines. D'eau noirâtre et stagnante. La sirène alerte-t-elle de se tenir à l'écart, ou s'agit-il d'un extracteur en action ? En ce samedi, il n'y a pas âme qui vive, désert, et tout semble mort, abandonné. Où suis-je ?

L'impression morbide est saisissante. Le lieu est presque effrayant. Quelques affiches à proximité m'apprennent que depuis l'effondrement l'eau s'infiltre sans répit dans les fondations empêchant la reconstruction. Cet aven en chantier perpétuel où les efforts de l'homme sont sans effet est un cloaque lugubre où l'eau croupie ne tarit pas. Le diable qui longtemps connut les rives du Rhin aurait-il infiltré les eaux souterraines de la cité deux fois millénaire ?

Après un temps de sidération devant ce théâtre désolé, je traverse alors la rue et lève les yeux.

Un ange qui n'en finit pas de tomber

De l'autre côté de la rue, surplombant la morne plaine de l'effondrement, accroché au-dessus des passants sur un bâtiment qui s'avance sur le trottoir : il m'apparaît dans toute la splendeur de sa tristesse et de son abandon. Il semble subir une chute sans fin, figé comme un crucifié pour l'éternité sur son piton de fer.

La ligne de cet être qui semble percuté dans un saut contraint, son corps humain longiligne porté par des ailes vigoureuses et sa poitrine offerte au ciel confèrent à la béance qui lui fait face l'ampleur d'un gouffre insondable. Es-tu l'âme de ce lieu ou le sacrifié dont la souffrance veut apaiser le maitre du lieu ? La fosse infernale est toute emplie du silence de la chute. Je vous vois.

Je poursuis ma route, non sans prier pour ton salut et je te porte loin de ces écritures englouties, de ces mots qui surnagent et de ces pages redevenues blanches, toi le supplicié que le monde a oublié et dont je ne connais pas le nom.

les-archives-de-cologne-mars-2019

Voir une courte video tournée ce jour-là.

pour en savoir plus :
- L’effondrement du bâtiment des archives de la ville de Cologne : retour d’expérience, Valérie Caniart, Revue historique des armées
- L’effondrement des Archives de Cologne : bilan et perspectives (mars 2009- mai 2011), Odile Jurbert

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