« Un lieu, une œuvre » : Quelque part en Lorraine

Un texte de Liliane Paffoni, écrit à partir d’un passage  du roman de Laurent Petitmangin Ce qu’il faut de nuit.  Août, le meilleur mois dans notre coin. La saison des mirabelles. La lumière vers les cinq heures de l’après-midi est la plus belle. Dorée, puissante, sucrée et pourtant pleine de fraîcheur. Déjà pénétrée de l’automne, traversée de zestes de vert et de bleu. Cette lumière, c’est nous.

 

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Quelque part en Lorraine. Et c’est loin.

Un pré long et étroit, coincé entre une haie et une pâture. Quelque part en Lorraine. Un pré planté de mirabelliers, vieux, tordus, disgracieux pour certains. C’était la fin de l’été mais pas encore l’automne. Un temps suspendu.

Août, c’est le meilleur mois dans notre coin. La saison des mirabelles.

Quelqu’un disait : on va aux mirabelles. Ce n’était pas un ordre, ni une interrogation. Une évidence. On va aux mirabelles. On embarquait les cagettes dans la voiture, les petits seaux blancs et la longue perche munie d’un crochet pour « holer° » les branches. On traversait le village, on longeait la départementale, puis on tournait à gauche  et la voiture s’enfonçait dans les chemins de terre. Elle brinquebalait dans les ornières et nous, les enfants, nous riions, heureux d’être secoués. Les vaches nous regardaient passer, impassibles, en mâchonnant des brins d’herbe, peu émues par le vrombissement du moteur. Les mirabelliers étaient là, bien alignés, presque au garde à vous. Leurs branches noires et tordues ployaient sous les fruits d’or : mirabelles rondes, bien dodues, toutes jaunes, piquetées de taches de rousseur, juteuses et sucrées. L’air embaumait : un mélange d’herbe sèche, de fruits mûrs, de soleil. Le pré était déjà parsemé de  reflets jaunes que l’on devinait à travers les broussailles et des orties égarées, qui dans quelques instants, allaient écorcher et piquer nos doigts. Chaque année, on entendait le même refrain paternel : « L’année prochaine faudra couper tout ça avant de venir. ». Le temps passait. Et l’année suivante, rien n’avait été fait. Le charme était là dans ces phrases répétées inlassablement. On « holait ° » les branches et une pluie de mirabelles descendait du ciel. Nous, les enfants, faisions exprès de rester sous les arbres pour être bombardés de fruits, on criait mais pour rien au monde on aurait voulu que cette pluie s’arrête. On se mettait à genoux et on ramassait, on ramassait. A la longue, les doigts devenaient poisseux et sucrés, une douleur sourde s’installait au creux des reins, la sueur coulait le long du cou et des joues. Chaque année était une année exceptionnelle. Les fruits étaient toujours plus sucrés, plus gorgés de jus, plus beaux que ceux des années précédentes. «  Tu crois, non, c’était mieux l’an passé, non, cette année, c’est miraculeux, les nôtres sont les plus belles !» Les rires éclataient, les bouches étaient barbouillées de jus. Les vaches nous rendaient visite, il fallait les chasser avant qu’elles ne se régalent de notre récolte. Elles s’en allaient nonchalamment en nous regardant de leurs gros yeux noirs. La première récolte était terminée. On chargeait cagettes, seaux et perche dans le coffre. Sur le chemin du retour, on pensait aux tartes, aux confitures et aux tonneaux qu’il faudrait remplir pour la mirabelle. Les prés défilaient, la voiture cahotait, les rires s’étaient tus, le soleil déclinait en silence mais la lumière était si belle, si .douce. Elle nous consolait car nous savions que la fin de l’été approchait mais  aussi la fin des vacances.

 

holer : signifie, dans mon pays, secouer les branches avec un crochet

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