«Un lieu, une œuvre» - Itinéraire d'Ankara à Tahiti

Avec les cartes d'Edouard Glissant, Tchicaya U Tam'si, Ece Ayhan et Paul Gauguin.

Ankara - Moorea 

et les lieux en charrient d'autres. J'ai une tasse ornée de tulipes. Elles sont à la manière ottomane, abstraites quasiment. Tournent chômage, les moyens d'obtenir de l'argent. Mes amis, je ne suis jamais en vacances. Au haut du onzième étage, la forêt est à gauche, des immeubles détachés au premier plan, derrière les montagnes la nostalgie en contrefort. Elles ont ceci d'obsédant : leur verdeur est puissante, avec la pluie traînées de brumes arrachées, sispus. Elles sont exactement Moorea discernée depuis le Tahara'a - visible à peine, quand la pluie a couru cachée sur nous. 

Épaules où mûrissait l'amour ainsi qu'un goyavier, déboulé fou des chevaux d'août

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Ankara - La Croix de l'Orme

Le brouillard étiré et rompu, morceaux de lui sur les champs. On disait autrefois le mot bourre. C'était comme le coton déchiré. J'ai vécu combien d'étés dans la maison de la Croix de l'Orme, et le vert aussi avait cette puissance, cette rehausse d'eau et d'humide. Haut-Beaujolais. Je pleure de loin notre demeure perdue. Une ferme avec sa grange et son lavoir, dont la première chambre abritait un fantôme. Autour la solitude éclatante. J'ai voulu y vivre, et j'ai bercé là-bas aussi des paysages passés. À travers la fenêtre, encadrement de bleu profond, j'ai guetté l'imminence de la mer. Elle vaquait loin derrière, inhibée par les collines, la persistance des champs. Alors j'ai dactylographié et j'ai collé sur les murs Édouard Glissant : 

Océanie Océanie ton amour est un mouchoir au haut d'un mât et j'ai peur… 

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J'ai oublié le détail de ce poème, et je n'ai aucun moyen de vérifier sa teneur. Ce dont je suis sûr, c'est l'entrée rapide et cette brièveté : Océanie Océanie. Les murs gondolent et tordent les poèmes. 

Ankara - Izmir - Fort-de-France

 - Mon estimé padishah est un mouchard

La fanfare jouait-elle aussi sous la mer ?

Entre les dalles l'herbe folle, sous les fenêtres les chats errants, tombe un poisson ! Son arête est pointue. Un escalier sauvage tombe sur la mer. Colline aux constructions béton, rétive aux tremblements de terre. Fort-de-France enchâssé dans les ruelles d'Izmir. Quand on descend en ville, on croit sauter sur les passants. Je me souviens la tête tranchée de Joséphine, et un ravet sous mon lit. 

Ankara - Paris 

Il y a mon livre. La sécheresse tropicale. Bientôt, avec la tropicalisation du monde, le brouillard fécond sur Paris. Les éditeurs prendront mon livre. C'est un roman excellent, quoique tout à fait illisible. Béni soit son nom ! C'est Brûler la maison. Voilà un extrait : Marthe sentit une force, une déferlante de mer dans le bas-ventre, comme le clapot comme le ressac oh ! une allusion de lune sur la mer. Mais Paris est sourd, j'attends les lianes crever ses immeubles haussmanniens, le fleuve limoneux leur arracher la gorge. 

Ankara - Tahiti 

dans le cadre de mes études tahitiennes, j'ai regardé le dernier Gauguin jusqu'au bout. C'était atroce de nullité. Gauguin n'y était pas, et tous les Tahitiens n'étaient qu'un second paysage pour le pseudo Gauguin. J'ai regardé ma femme, et Tahiti était plus triomphant sur sa peau. C'est une peau comme ma tasse de porcelaine, réduite en lait ou en onction. C'est la peau de prophétesse Toapere. Et les r aussi sont roulés. Les peaux sont coupées devant. Et ma femme ressemble à une idole de pierre aux yeux savants, sur la nuit deux nacres balancées. Elle discerne à travers l'île. Ses fesses comme un siège évasé sur les os des ancêtres. Elle veille à l'intérieur. Et elle se promène, comme ça, avec un pied plus tahitien qu'aucun des pieds de Gauguin. 

noa noa. C'est bonne odeur sur nous. 

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Ankara - Kurdistan - Tahiti

Poisseux déjà ce cri

parce qu'on ne vit jamais

non jamais pareille île 

au coeur d'un homme aimable

Île cernée de sang !

Comme j'arrivais en Turquie, j'aimais excessivement les Kurdes. C'était ma communauté naturelle, et je n'avais pas besoin de bien parler pour m'asseoir et boire le thé. J'ai entendu le dengbêj. Seulement les policiers en civil m'ont fait peur. Et je regarde depuis la tour les montagnes, je sais derrière, loin derrière, le Kurdistan est mordoré. Mais il n'est pas nommé. Les Turcs appellent ça Est. Tout comme les Français appellent n'importe où la France. Ils sont venus à 22 000 kilomètres, avec 360 canons, ils ont dit C'est la France. Tahiti a frémi. Ils ne veulent pas, les Tahitiens, appartenir à des marins crasseux. Ils ne veulent pas qu'on saisisse le front de mer. Les armes bruissent sur la presqu'île, les armes bruissent dans les vallées. C'est 1844. Et je rends hommage aux 'aito de Mahaena, Haapape et Papara. Avec l'image du Kurdistan, surimprimée sur Moorea. 

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Ankara - Ankara 

L'été a sa chaleur : liant ductile. L'espace a fondu, tous mes pays la sueur à mon front. Voix de gorge, nos aèdes crient encore. Il y a Édouard Glissant aux seins qui tombent, aux paupières hantées tout-monde. Il y a Ece Ayhan la moustache est vicieuse. Gauguin aux jambes qui pourrissent, bleuets verdâtres. Tchicaya U Tam'si le plus beau. Le dengbêj une chèvre ardente. Les arioi récitent encore les généalogies. Tout cela fermente sur la terrasse, à côté des cyclamens. 

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