Un lieu, une œuvre : La Rame

Un wagon transformé en espace de vie dans les années 1950 grâce à un inventeur de génie, Jean : c'est la Rame. Et Picasso dans tout cela ? Pour ce qui les réunit, sans doute, cette imagination sans fin. Un texte de Claudine Albouy.

La Rame © DR La Rame © DR

Elle est là, insolente au  milieu de la prairie.

Elle cherche à se dissimuler discrètement.

De face elle joue l’arlésienne, invisible cachée par la véranda noyée sous les roses rouges et roses. Elle lui offre un refuge, une cachette rêvée. 

Nous sommes en mai, les œillets blancs à tiges courtes se détachent du vert tendre de l’herbe. Le moindre frôlement nous emporte dans une envolée de parfums. Quand la floraison nous inonde, on en rapporte fièrement des brassées à l’école. Les effluves sont si violents qu’il faut emprisonner les œillets dans plusieurs feuilles de papier journal et les glisser dans une caisse sur le toit de la voiture !

Mais ne lui volons pas la  vedette, la star c’est elle, celle que les promeneurs tentent d’apercevoir de la petite route, celle qui donne naissance à un imaginaire peuplé de logements insolites !

Elle c’est la Rame.

La princesse de fer, c’est un wagon de métro seconde classe vidé de son contenu, plus de banquettes en bois ! Ah si, du mobilier une chose demeure : le strapontin du chef de train installé en tête de la véranda.

1951, Jean travaille à la R.A.T.P. il récupère ce wagon avant une fin de vie programmée chez le ferrailleur. Jean est un bricoleur infatigable doté d’un sens de la récupération créative. Avec un ami, ils construisent une plate-forme en ciment et en moellons, un véritable piédestal pour recevoir la Rame. C’est le seul moyen de la mettre à niveau car le terrain est pentu. Il faut pour sortir le wagon de l’atelier de la Villette à Paris : un camion, une grande remorque, des motards pour accompagner ce convoi exceptionnel.Terminus le hameau de Vaux-les-Huguenots dans les Yvelines à quarante-huit kilomètres de Paris.

Le wagon commence alors une nouvelle vie immobile, une sorte de retraite, une mutation.Transformation intérieure rapide, l’extérieur devient un espace d’inventions diverses. Jean donne libre cours à son  imagination fertile ! La Rame s’enrichit sur le toit d’une éolienne fabrication maison. Les jours de grand vent elle tourne si fort que la dame de fer tremble de tout son corps, elle vibre et nous nous extasions devant le filament de la lampe qui vacille et prend de l’assurance. Ces jours venteux le bruit est tel que nous partons dans un voyage mouvementé pour une destination inconnue, place à la rêverie... 

Dans la boîte magique de notre enfance dans la Rame, le soir venu il y avait aussi le poste à galène qui crachote une musique lointaine on se bat pour avoir les écouteurs, la lampe à pétrole et son fragile manchon que nous avons l’interdiction  de toucher et les briques chaudes enveloppées dans le papier journal pour réchauffer les lits gelés l’hiver.

Un pêle-mêle de découvertes incroyables pour les petits Parisiens que nous sommes… Un plongeon dans les années passées, un arrêt sur image. Nous revenons dans la réalité comme d’un coup de baguette magique au son de la pompe à eau qui grince soudain sous les coups de boutoir d’ un bras énergique ou le carillon de la grande horloge comtoise.

Aujourd’hui il ne reste plus que des vieilles photos accrochées dans un coin de mémoire pour nous susurrer que nous pouvons et devons toujours rêver...

 

 

LA FEMME A LA POUSSETTE SCULPTURE DE PICASSO 1950

Pourquoi avoir choisi cette œuvre ? Dans le parcours de Picasso j'aime cette période de très grandes sculptures où sa main explore dans le concret la résistance des formes, l'obstination à persévérer dans leur être, il aimait à dire qu'il dialoguait avec la matière presque un art anthropologique. Il donne à un objet périssable une apparence d'éternité il est un artiste et son œuvre lui survivra.

Aujourd'hui on dirait qu'il détourne les matériaux pour leur donner une deuxième vie. Assembler des objets hétéroclites, les détourner de leur fonction première, les faire cohabiter, les inclure dans une même sculpture parce  qu'ils sont empreints de poésie ou que leur plastique est attachante  Picasso fait un mariage réussi pour une éternité.

Cette femme filiforme prolongée d'une jupe droite perforée pousse une poussette avec un enfant, c'est un assemblage de plaques de fourneaux moules à gâteaux fixés à l'envers pour les seins et des objets divers au rébus constituent l'essentiel de l’œuvre qui naît un an avant la dépose du wagon.

Pour moi c'est une symbolique complète de la Rame, des inventions créatives de Jean. C'est aussi l'image de la maternité, une enfance avec une mère grande qui domine, un parallèle aussi avec la femme mère omniprésente derrière de nombreuses œuvres une mère qui couve. Celle ci n'enferme pas, elle est aérienne mais la tête en colombin se prolonge comme un périscope, cette mère invisible dans le wagon mais tellement présente comme dans un sous-marin.

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