«Un lieu, une oeuvre»: la Lorraine, des pierres aux mille destins

Des pierres. Quoi de plus inerte ? A l’ombre de ces pierres sans âge érigées en fermes, mes grands-parents et leurs semblables devisaient. Écossaient, reprisaient. Médisaient, aussi. C’est sur un vieux banc que les ragots commençaient leur longue vie...

Des pierres.

Quoi de plus inerte ?

C’est un village à l’Est, sans charme, dans lequel j’ai grandi. Où les hivers sont trop rudes et les étés trop chauds. Aussi, les pierres ont appris à s’accommoder des rigueurs du climat, et les hommes à en tirer parti, gardant la chaleur, tantôt au dehors au cœur de Juillet, tantôt au dedans quand vient Janvier. Dans cette Lorraine aussi austère en hiver que charmeuse en été, les villages sont ainsi : les maisons se touchent, on partage l’usoir pour du bois ou du fumier. A l’arrière, un jardin potager. Les champs cultivés s’éparpillent autour du village. Point de hameaux. On cultive le chanvre. On y abattra un zeppelin allemand le 20 Octobre 1917, au matin.

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Dans cet endroit ignoré des touristes, l’antépénultième maire est mort en 2000, tombé de son cerisier par excès de gourmandise. Il avait cédé au charme du béton. C’était son métier. Il avait ôté les fontaines et goudronné les places. Un crime.

A l’ombre de ces pierres sans âge, mes grands-parents et leurs semblables devisaient. Ecossaient, reprisaient. Médisaient, aussi. C’est sur un vieux banc que les ragots commençaient leur longue vie : on observait sans comprendre, on jugeait sans savoir. Avec 300 habitants, et sept cafés, tout était simple : les hommes aux champs puis au café, les femmes aux champs puis au ménage, ou sur leurs devants de porte.

Au cœur de ces étés où l’ombre portée des vieux murs dessine des carrés délimitant l’espace où pouvoir tuer le temps au dehors et voir chaque trace de vie passer, on oublierait le rôle de ces pierres qu’on associe à la construction, la résistance. On ne pense pas que les pierres ont une vie : pour construire une maison ici, on acheminait des blocs sur une charrette en bois que deux ardennais de près d’une tonne s’époumonaient à tirer. Je vois encore leurs encolures alezanes écumant de sueur sous la coupure des rênes.

Le tailleur était là, où l’on allait construire, le forgeron à peine plus loin. On tapait, cassait, concassait. On ne creusait pas. On érigeait, étayait ici ou là. On martelait, remplaçait, réparait le fer des outils. Ces maisons ont traversé les siècles. Elles n’ont pourtant pas de fondations autre que celles des histoires cachées derrière leurs murs et qui ne font qu’une avec leur enchevêtrement calcaire.

Les pierres ont un langage invisible comme on construit un mur ou une vie : en façade les pierres les plus jolies, pour l’intérieur les pierres moins savamment taillées mais tout aussi robustes pour abriter une famille et des générations. Et entre ces deux empilements, le gravât de taillage, le menu fretin, les fragments, les éclats. Rien ne se perdait. Ce qui était sans importance et qui encombrait se retrouvait noyé dans les murs.

Percer ces épaisseurs de pierre requiert un effort sérieux. Se mérite. Ce sont soixante centimètres presque infranchissables. Certaines maisons résistent à se faire restaurer. Peu s’abandonnent. Puisque c’est insupportable, et parce que c’est tellement plus simple, le village de nos jours s’étire au gré des constructions neuves, et son centre se vide : les maisons sont délaissées ou détruites. La désertification des habitations ressemble à celle des hommes. Ces pierres de taille, faiseuse de cornes, d’ampoules et de mains en sang, d’ongles noircis par un coup de marteau imprécis, disparaissent. Il faut plus de volonté que d’argent pour affronter ces vieilles bâtisses décrépies.

C’est un parcours singulier que celui de ces pierres : elles ont été scellées avec un mortier fait de chaux, de sueur et sans doute de larmes. Des mains s’y sont appliquées pour lisser, joindre, assembler. Et puis parce que c’est trop dur, trop cher, on y va à coup de barre à mine, ou de grue : on la démolit. La pierre blanche alors obsolète fini comme remblai pour une ornière que l’hiver et le passage des tracteurs a rendu trop profonde. Le chemin agricole doit rester praticable.  Voilà le destin d’une pierre dans ce coin de France. En attendant le prochain, car la terre est avec les pierres comme avec les bombes : elles referont surface. Point d’inertie donc…

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Quoique…

Pour la douceur, il y a le grès des Vosges. Beige ou rose. Il suffit de quatre pierres pour construire un calvaire : une croix, une colonne, une table, et un pied. 

Je suis passé devant celui-ci, situé à l’angle de la rue du vieux fortin et de la rue du Canal [1], pendant toute mon enfance. Des milliers de fois, pour sûr, sans jamais y prêter attention, au sens d’y observer les détails. Pourtant, en le voyant se détacher aujourd’hui dans ce ciel de cobalt, je suis frappé par cette inertie qui en est faussement une. Il ne faudrait rien de plus qu’un tournevis ou une clé pour écrire « Bruno et Angélique, 1982 », ou « mort aux cons », mais rien depuis 1702 ne vient altérer la friabilité du grès de ce calvaire. Malgré ces hivers sans fin, rudes, aux semaines humides succédant à celles glacées (combien depuis 1702 ?), malgré la gélivité du grès que le temps et les lichens ont grisé, le calvaire reste intact, ne souffrant d’aucune fissure, droit et fier, témoin d’une histoire qui n’est jamais complètement écrite. Pourtant, s’il parlait…

S’il parlait, il raconterait comment, enfant, je suis tombé à son pied ou presque, trébuchant, un midi de printemps, ma sœur sur mon dos, sur le chemin de l’école. Lui, dressé, debout, impassible et moi, le visage en sang, incrusté de gravillons, vaillant jusqu’à ce que le miroir me fasse perdre connaissance devant un tel spectacle. J’avais quel âge ? Neuf ans ? Dix ? Un calvaire ferait un si joli conteur…

Je pense à Séraphin Monge. A son acharnement à détruire sa vieille maison familiale. A ses coups de masse et de barre à mine. A son application pour désolidariser ces pierres qui ne demandent rien d’autre que de rester en place. Au son entêtant, froid et métallique de la massette sur le burin pour déloger, disjoindre, séparer. De ceux qui s’entendent de loin, qui signifient l’action. Plus tard, il y aura la volonté farouche de réduire tout ceci en gravats de terrassement, en plus petit encore et puis en plus rien. L’histoire pourtant ne meurt pas sous un tas de pierre. Je songe à celles qui se nouent et se dénouent derrière ces vieux murs quand ils savent rester debout. A ces idylles contrariées, à ces pactes soudés par des hectares de terre qui changeront de main au gré de mariages arrangés. Aux coups de nerf de bœuf assénés aux enfants innocents et aux femmes trop dociles derrière ces murs occultant les sons car trop épais. Aux soldats, aux GI’s hébergés dans les greniers en quarante-quatre, aux accouchements, aux veillées funéraires. Aux fausses tristesses et aux vraies joies. Je songe à ma voisine dont le mari fraîchement licencié, est retourné sur son lieu de travail pour shooter son ex-patron à coups de fusil. Tous les murs épais taisent des histoires. Les murs ne calment ni n’empêchent les plus tortueuses actions. Quelle torpeur estivale peut ainsi emmener l’air un peu plus loin, à peine, rendant alors fous les vieux sur leur banc, leur faisant dire des choses qu’ils n’osaient jamais regretter car trop fiers, choses et histoires se déformant alors à la première occasion ? Ici, la vérité est aussi mouvante que les murs sont immobiles. 

Séraphin Monge. La bouille d’ange de Patrick Bruel. Ingrid Held, qui a depuis cessé sa vie d’actrice pour devenir historienne de l’art, et dont ma sœur enviait la beauté, je crois. La gueule cassée de Yann Colette…Trois destins du cinéma…Il aura fallu les pierres de ce film pour paver leurs chemins respectifs d’autres pierres blanches.

Charles, l’inconnu dont le nom orne le calvaire, tombé le 21 Juillet 1702 et dont on ignore tout. Un faux inconnu dans ce petit village, un nom au vu de tous pour une vie mystérieuse ou plutôt oubliée. Et ce cœur au galbe si parfait, gravé sous l’inscription il y a trois cent dix-huit ans sur la colonne du calvaire, est-il plus ou moins parfait que le cœur de Charles ?

Je pense à ces moellons taillés, fournissant de quoi abriter des vies entières et finissant en remblai de chemin, pulvérisées, et leurs secrets avec eux. Au grès des Vosges, qu’il a fallu amener sur près de cent kilomètres, si friable et pourtant si durable. Etranges destins pierreux.  Heureuses celles qui finissent en cairns renseignant les voyageurs sur la route à emprunter.

Tout cela pour trop de chaleur, un air trop rare, du bleu cobalt et un calvaire jamais regardé. Dans ce coin de France, ce n’est pas une maison qu’on pourrait assassiner, ce sont des villages entiers.

Resteront les calvaires, faussement inertes à se défendre et affronter le temps qui passe, sans doute trop sacrés pour que l’homme daigne lever sur eux une main armée de fer, fusse-t-elle une barre à mine ou un tournevis…

 

Hugues, Août 2020

 

 

 

[1] 54122 Chenevières

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