«Un lieu, une oeuvre»: l'encre du silence

Aux prémices de l'aube... Penchée à ma fenêtre à écouter le jour dans son envol ou à picorer un poème dans Un bruit de balançoire de Christian Bobin, je savais désormais qu'il s'agissait d'une seule et même chose : contempler le beau drapé dans toute vie, lire avec le cœur l'extrême vanité de toute existence et son sublime entêtement, comprendre l'ivresse de ne rien savoir.

L'encre du silence 

La nacre du ciel coulait sur les murs de la chambre, perlait sur mes jambes dénudées. Je devinais le soleil se grandir derrière la colline, en quête du ciel de ce côté-ci de la terre. Je pensais à un enfant perché sur la pointe des pieds derrière une fenêtre ou la serrure d'une porte, avide de découvrir la vie cachée du monde. Le soleil avait cette même audace, cette insolence, déjà, aux prémices de l'aube. 

La lune pleine perdait de son panache à mesure que le soleil se hissait des entrailles du ciel. Son règne s'achevait dans la blancheur de l'azur. Depuis ma fenêtre, j'en ressentis un léger frisson, à voir que le jour naissait d'une capitulation, tout aussi silencieuse qu'implacable. Je regrettais l'encre des astres cédant à peine aux lueurs de la lune. J'aurais voulu, juste un instant, que mon sommeil m'entraîne encore dans le ventre de la nuit, dans ses ombres et ses ténèbres, là où le cœur se repose de ses embrasements. 

Le ciel entamait sa mue. Ses couleurs changeaient hâtivement, comme accordées au rythme des minutes dévalant vers le jour. La lumière montait vite de l'horizon, projetant son éclat, très loin à la cime du ciel, faisant déjà perdre de sa pureté à la blancheur de l'aube. 

Je cessais de contempler la crue du matin à ma fenêtre et regardais autour de moi, les murs clairs de la chambre, presque dépouillés. La lumière venait s'y suspendre à toute heure de la journée, saison après saison. Elle se faufilait à travers une fenêtre percée tout en-dessous du toit. Elle frappait à la vitre, sans bruit, et avançait dans la chambre, furtivement, ses éclats pareils à des lambeaux de ciel. 

À cette heure du jour naissant, la lumière courait sur le mur immaculé. Elle y laissait des ombres allongées très pâles qui se jetaient sur le parquet en de longues traînées dorées. Je les vis glisser doucement d'un lambris à l'autre, à mesure que le soleil gravissait l'horizon. À ma fenêtre, le ciel se gorgeait de lumière. 

Dans le lit où j'étais encore couchée, j'ai regardé mes jambes brunies par le soleil. Elles dessinaient d'étranges calligraphies sur les draps froissés. J'ai pensé : mon corps écrit des poèmes à l'encre du silence. 

Sur le lit, posés à côté de moi, des livres poussaient comme dans un poème. Ils formaient des bouquets, des buissons, des haies d'honneur à mon sommeil. Dans cette chambre, un matin d'été, ils posaient à mes pieds tout un essaim de joie. La lumière sur leurs carrés de papier avançait dans un parfait silence, comme si elle craignait de réveiller le cœur des poètes. Elle cédait leur part aux ombres, avec une infinie délicatesse. 

Sous le ciel, les arbres n'étaient plus ces hordes fantomatiques à peine sorties de la nuit. Je pouvais voir la lumière les traverser, fuser sur leur feuillage, en dessiner chaque arrondi et en peindre chaque couleur. 

Un coq réveillait la campagne. Une tourterelle volait d'arbre en arbre. J'entendis le coucou saluer le jour nouveau. 

Être dans ce refuge me comblait, à chaque jour venu. Je savais que je pourrais venir y dormir jusqu'à la fin des temps. Que la compagnie des livres comme celle de l'aube saurait me nourrir toute une éternité.

C'est en ce lieu qu'un jour, j'avais su possible et merveilleusement nécessaire d'écrire à un nuage, de parler à un vieil escalier comme on converserait avec un poète japonais du 19ème siècle. Christian Bobin me l'avait dit en déposant ses mots à l'orée de ma vie. Je n'avais eu qu'à les cueillir et à les semer dans mon cœur. J'avais compris qu'écrire, c'était rejoindre l'infiniment petit qui traverse nos vies et qui en est le visage le plus lumineux. Que s'asseoir à la table d'écriture, c'était faire offrande d'envie à nos cœurs repus et de silence à nos vies trop bavardes. C'était rajouter de l'amour à tout amour capable de foudroyer nos âmes. 

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Penchée à ma fenêtre à écouter le jour dans son envol ou à picorer un poème dans Un bruit de balançoire de Christian Bobin, je savais désormais qu'il s'agissait d'une seule et même chose : contempler le beau drapé dans toute vie, lire avec le cœur l'extrême vanité de toute existence et son sublime entêtement, comprendre l'ivresse de ne rien savoir. Mais ceci aussi : sauver de l'oubli la joie d'entendre dans nos vies le cri de lumière du coucou, un jour d'été. 

A ma fenêtre... A ma fenêtre...

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