«Un lieu, une oeuvre»: Gaston Couté et la grande pierre bazanne

Il était une fois une grosse pierre. Elle avait poussé sur un plateau montagneux des Monts du Forez. Elle ressemblait à une énorme dent de 7 à 8 mètres dressée sur ce sol recouvert de bruyère où poussaient ça et là quelques arbres rabougris.

GASTON COUTÉ ET LE GRANDE PIERRE BAZANNE

Il était une fois une grosse pierre. Elle avait poussé sur un plateau montagneux des Monts du Forez. Elle ressemblait à une énorme dent de 7 à 8 mètres dressée sur ce sol recouvert de bruyère où poussaient ça et là quelques arbres rabougris. Elle était ornée à côté de son sommet d'un petit pin qui grandissait difficilement. L'été son ombre protégeait un tout petit coin. Il valait mieux ne pas être très grand pour une sieste à l'abri du soleil. L'hiver il se camouflait, se tordait quand la bise soufflait, la neige tombait et le gel le cristallisait. On appelait cette pierre La Grande Pierre Bazanne. On la qualifiait ainsi en opposition à sa sœur La Petite Pierre Bazanne qui avait poussé à environ un kilomètre d'elle.

Un jour un marcheur solitaire avait trouvé cet endroit accueillant. Il y passa quelques jours. Il se balada dans les environs et surtout il lut et déclama le seul livre qu'il avait apporté : les œuvres complètes de Gaston Couté, le poète né en 1880 et mort en 1911. Dans ce cadre, accompagné de ce livre, il lut à haute voix, il écrivit ce qu'il voyait, ce qu'il ressentait. Il voulait garder une trace de ce moment privilégié, de cette émotion. Ce livre pour ce lieu ou ce lieu pour ce livre. Dans quel sens ? Peu importe. La complémentarité de ce livre et de ce lieu fonctionnait dans les deux sens. Voici ce qu'il écrivit et les poèmes qu'il lut à la nature, aux animaux et aux marcheurs qui passaient et s'arrêtaient quelques minutes pour l'écouter.

Gaston Couté est le poète de la terre, de la vie rurale, des petites gens, de leur existence souvent difficile, de leur simplicité et leur bon sens, des guerres, de l'amour, des gros qui imposent leur loi, de la liberté souvent maltraitée, de la vie du début du XXè siècle. Il est l'auteur et le personnage du poème "Le Gâs qu'a mal tourné" qui est aussi le titre de son œuvre. Il est un passionné de liberté qui a "trop aimé voulouér ét' lib". Il n'est pas un "casé" et ne vit pas "comm' moutons en plaine, ça sait compter, pas raisounner". Il n'a pas accumulé des richesses grâce à des "p'tits tripatrouillages au préjudic' des pauv'ers gens ou ben à licher les darrières des grouss'es légum's, des hauts placés". Il n'a pas "mis l'nez dans la pâté sal' de leur-z-auge… et qu'c'est pour ça qu'j'ai mal tourné". Ce poème résume en vers sa vision de la vie.

Gaston Couté utilise le français, le patois de Beauce et de Sologne ainsi que le français populaire et familier. Ces langages mettent en valeur sa culture paysanne, provoque l'ordre établi et correspond à sa liberté. Ses textes sont écrits pour être dits dans les cabarets.

Il est né à la campagne. Son école, sa culture sont la nature et la vie rurale qui font de lui un poète paysan.

 

Extrait : Le Champ de Naviots

L'matin, quand qu'j'ai cassé la croûte

J'pouill" ma blous', j'prends moun hottezieau

Et mon bezouet, et pis, en route !

J'm'en vas, coumme un pauv' sautezieau,

En traînant ma vieill' patt' qui r'chigne

A forc' d'aller par monts, par vieaux

J'm'en vas piocher mon quarquier d'vigne

Qu'est à couté du champ d'naviots !

 

Extrait : Cantique païen

Au doux terroir où je suis né

Je reviens pour me prosterner

Devant les miracles

De celle dont les champs sans fin

De notre pain de notre vin

Sont les tabernacles

 

 

Autour de la Grande Pierre Bazanne le terroir est circulaire, ouvert sur le monde, sur ces immenses champs de bruyère, sur ces espaces boisés, sur ces sommets arrondis par le temps, sur ces vallons creusés par les rivières. Notre marcheur est saisit, happé par ce petit bout de terre qui lui paraît infini. Et ce rocher ancré dans le sol. Il fait en quelque sorte partie de la terre. Son panorama circulaire le projette des Monts d'Auvergne vers le Mont Blanc et les autres sommets des Alpes en passant par les Monts du Lyonnais, le Pilat, le Mont Mézenc et bien sûr, son grand voisin Pierre sur Haute.

 

 

Dans le poème "La Chandeleur" Gaston Couté célèbre une tradition : faire des crêpes ce jour-là pour avoir de l'argent toute l'année. C'est aussi une occasion de se rassembler pour partager cette fête.

 

Extrait : La Chandeleur

Depis que je fêtons cheu nous

Quand la Chand'leur s'amène

Je soumm's core à trouver un sou

Dans l'talon d'nout' bas d'laine

Mais pisqu'an'hui nous v'là chantant

Devant les crêp's qui dansent,

C'est toujou's eun' miett' de bon temps

D'gagné su' l'existence !

 

C'est la Chand'leur, mes pauvr'ers gens,

Faisons des crêp's dans la ch'minée

A seul' fin d'avouèr de l'argent

Toute l'année !

 

En "buvant sa dernière bouteille" un vigneron qui fête ses 80 ans ne pense pas seulement à sa fin mais aussi à ces gens qui vont vivre à la ville "où l'on crève la faim".

Dans "Les Mangeux d'Terre" Gaston Couté met se scène et dénonce ceux qui s'approprient le bien commun.

 

Extrait : Les Mangeux d(Terre"

Ô mon bieau p'tit chemin gris et blanc

Su' l'dos d'qui j'passe !

J'eux pus qu'on t'serre comme ça les flancs,

Car moué, j'veux d' l'espace !

Ousqu'est mes allumettes ? A sont

Dans l'fond d'ma pannetière

Et j'f'rai bien r'culer vos mouessons

Ah ! les mangeux d'terre !

 

Y avait dans l'temps un bieau grand chemin

Cheminot, cheminot, chemine !

A c't'heure n'est pas pus grand qu'ma main

J'pourrais bien l'élargir, demain !

 

Dans le poème "En revenant du bal" un amoureux propose à sa "pauv' mignonn" de se marier "sans Mossieu l'Maire" dans "les grands g'nêts" " au clair de la lune".

 

Extrait : En revenant du bal

Viens par ici ! Gn'a eun' cachette

Un p'tit nid que les grands g'nêts dorent.

Faut pus songer qu' gna les loués bêtes

Et des parents pus bêt's encore !

 

Bécotons-nous, qu'nos bécots aillent

Aux oreilles de ceux qui t'demandent

Comme un carillon d'épousailles

Bécotons fort, pour qu'ils entendent,

 

Et marions-nous sans Mossieu l'Maire

Pour un moment, sans dot aucune

Et sans l'encombrement d'ton père

Marions-nous au clair de la lune…

 

Dans "La Chanson du dimanche" il chante la solitude d'un vagabond et la violence sociale qu'il subit.

 

Extrait : La Chanson du dimanche

Le Souér', les garçaill's et les gars,

E les mamans et les papas

Iront s'coucher ent'er les draps

Des vieill's couch's blanches

Pour pioncer jusqu'au matin v'nu ;

Moué, pistant le gîte inconnu,

J'irai, eun' band' de chiens au cul…

C'est d'main Dimanche !

 

Dans "Le Fondeur de canons" Gaston Couté présente un ouvrier qui fabrique des canons et se sent frère des fondeurs du pays ennemi. C'est un ouvrier antimilitariste qui montre ceux qui décident les guerres et font du profit en vendant des armes.

 

Le Fondeur de canons

Je suis un pauvre travailleur

Pas plus méchant que tous les autres,

Et je suis peut-être meilleur

Ô patrons ! que beaucoup des vôtres ;

Mais c'est mon métier qui veut ça,

Et ce n'est pas ma faute, en somme,

Si j'use chaque jour mes bras

A préparer la mort des hommes…

 

Pour gagner mon pain

Je fonds des canons qui tueront demain

Si la guerre arrive,

Que voulez-vous, faut ben qu'on vive !

 

Je fais des outils de trépas

Et des instruments à blessures

Comme un tisserand fait des draps

Et le cordonnier des chaussures,

En fredonnant une chanson

Où l'on aime toujours sa blonde ;

Mieux vaut ça qu'être un vagabond

Qui tend la main à tous le monde.

 

Et puis je suis aussi de ceux

Qui partiront pour les frontières

Lorsque rougira dans les cieux

L'aurore des prochaines guerres ;

Là-bas aux canons ennemis

Qui seront les vôtres, mes frères !

Il faudra que j'expose aussi

Ma poitrine d'homme et de père.

 

Ne va pas me maudire, ô toi

Qui dormiras, un jour, peut-être,

Ton dernier somme auprès de moi

Dans la plaine où les bœufs vont paître !

Vous dont les petits grandiront

Ne me maudissez pas, ô mères !

Moi je ne fais que des canons,

Ça n'est pas moi qui les fais faire !

 

Ce rocher entouré de quelques jasseries, c'est aussi la vie des petites gens. A la belle saison les hommes restaient au village pour les travaux des champs. Les femmes et les enfants passaient l'été en estive avec les troupeaux et fabriquaient des fourmes. La vie se déroulait ainsi dans les Monts du Forez, du Livradois et ailleurs.

 

Le poème "Les électeurs" montre que les humains sont comparables à des animaux (vaches, moutons, oies, dindons). Les représentants élus sont les maîtres des électeurs comme ils sont les maîtres des animaux. Lors des élections les électeurs deviennent des votants. Même si le temps est à l'orage et à la révolte, ils votent !

 

Extrait : Les Electeurs

Ah ! Bon Guieu qu'des affich's su' les portes des granges !...

C'est don' qu'y a 'cor queuqu' baladin an'hui dimanche

Qui dans' su' des cordieaux au bieau mitan d'la place

Non, c'est point ça !... C'antoût on vote à la mairie

Et les grands mots qui flût'nt su' l'dous du vent qui passe :

Dévouement !... Intérêts !... République !... Patrie !...

C'est l'Peup' souv'rain qui lit les affich's et les r'lit…

 

Les vach's, les moutons,

Les oué's, les dindons

S'en vont aux champs, ni pus ni moins qu'tous les aut's jours

En fientant d'loin en loin l'long des affich's du bourg.

…….

Boum!... V'là la guerr' !... V'là les tambours qui cougn'nt la charge…

Portant drapieau, les électeurs avec leu's gâs

Vont terper les champs d'blé ousqu'i'is mouéssounn'ront pas.

  • Feu ! – qu'on leur dit – Et i's font feu ! – En avant Arche !

Et tant qu'i's peuv'nt aller, i's marchnt, i's march'nt, i's march'nt…

… Les grous canons dégueul'ent c'qu'on leu' pouss' dans l'pansier,

Les ball's tomb'nt coumm' des peurn's quand l'vent s'cou' les peurgniers

Les morts s'entass'nt et, sous eux, l'sang coul' coumm' du vin

Quand toués, quatr' pougn's solid's, sarr'nt la vis au persoué

V'là du pâté !... V'là du pâté de peup' souv'rain !

 

Les vach's, les moutons,

Les oué's, les dindons

Pour le compte au farmier se laiss'nt querver la pieau

Tout bounnment, mon Guieu !... sans tambour ni drapieau.

 

… Et v'là !... Pourtant les bét's se laiss'nt pas fér' des foués !

Des coups, l'tauzieau encorne el' saigneux d'l'abattoué…

Mais les pauv's électeurs sont pas des bét's coumm's d'aut'es

Quand l'temps est à l'orage et l'vent à la révolte…

I's votent !...

 

"Les Ramasseux d'morts" de la complainte sont des paysans qui, après une bataille de la guerre de 1870 ramassent les morts dans les champs et les emmènent dans la fosse commune.

 

Extrait : Les Ramasseux d'morts

Dans moun arpent des "Guerouettes"

J' n'avons ramassé troués

Avec Penette…

J' n'avons ramassé troués :

Deux moblots, un bavaroués !

 

Là-bas dans un coin sans emblaves,

Des gâs avint creusé l' sol froued

Coumm' pour ensiler des beutt'raves :

J' soumm's venu avec nout' charroué !

Au fond d'eun'tranché, côte à côte,

Y avait troués cent morts d'étendus :

 

J'ont casé su' l'tas les troués nôtr'es,

Pis, j'ont tiré la tarr' dessus…

 

Les jeun's qu'avez pas vu la guarre,

Buvons un coup ! parlons pus d' ça !

Et qu' l'anné qui vient soit prospare

Pour les sillons et pour les sâs !

Rentrez des charr'té's d'grapp's varmeilles,

D'luzarne grasse et d' francs épis,

Mais n' fait's jamais d' récolt' pareille

A nout' récolte ed' d'souéxant' –dix !...

 

La Paysanne est une parodie de La Marseillaise. Elle est à l'opposé de son appel guerrier. Elle propose de marcher "dans des sillons plus larges et plus beaux". C'est un projet qui promeut l'amour et la vie de l'humain avec la nature.

 

Extrait : La Paysanne

Paysans dont la simple histoire

Chante en nos cœurs et nos cerveaux

L'exquise douceur de la Loire

Et la bonté – des vins nouveaux (bis)

Allons-nous esclaves placides,

Dans un sillon où le sang luit

Rester à piétiner au bruit

Des Marseillaises fratricides ?...

 

En route ! Allons les gâs ! Jetons nos vieux sabots

Marchons,

Marchons,

En des sillons plus larges et plus beaux !

 

Semons nos blés, soignons nos souches !

Que l'or nourricier du soleil

Emplisse pour toutes nos bouches

L'épi blond, le raisin vermeil !... (bis)

Et, seule guerre nécessaire

Faisons la guerre au Capital,

Puisque son Or ; soleil du mal,

Ne fait germer que la misère.

 

Aujourd'hui les poèmes de Gaston Couté sont édités, mis en musique, lus et chantés. Toute son œuvre vient de faire l'objet d'une réédition. Ses écrits sont toujours d'actualité et s'appliquent au début du XXIè siècle.

Il y a de nos jours des déshérités, des riens, mais aussi des gens qui ont tout et concentrent à quelques-uns une bien trop grande part des richesses. Nos libertés sont régulièrement menacées et réduites. Le culte de l'individualisme prospère grâce aux nouvelles technologies.

Lors, oui ! L'œuvre de Gaston Couté nous met du baume au cœur, nous montre le chemin. Ses textes et sa vie attestent qu'il est un poète pour nous. Son respect de la nature, son souhait de justice et de liberté sont bien vivants.

Lire et déclamer ses poèmes près de la Grande Pierre Bazanne, dans cet espace immense est un enchantement pour tous les sens et une invitation "à jeter nos vieux sabots" et " à marcher dans des sillons plus larges et plus beaux".

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