«Un lieu, une œuvre»: Tizi-Ouzou, ma maison bleue

Dans mon souvenir lointain, je pense avec douceur à un endroit qui a bercé mon enfance et rythmé mon adolescence. J’y passais presque toutes mes vacances d’été de ma naissance jusqu’à mes 18 ans. Deux mois par an de bonheur, qui me paraissaient interminables à l’époque, mais si éphémères aujourd’hui, deux décennies plus tard, et un manque inconsolable d’Akendjour.

Akendjour est une bourgade au cœur de Tizi-Ouzou, une ville d’Algérie perchée à une centaine de kilomètres d’Alger, où j’habitais jadis. Pour rejoindre Tizi, nous empruntions autoroute et puis routes pendant presque une heure. Le bitume cédait alors sauvagement sa place aux chemins de terre et pistes escarpées. Enfin l’aboutissement : Akendjour s’érigeait sereinement à quelques encablures plus loin.

Quand notre voiture arpentait les voies sinueuses des montagnes de Kabylie, j’avais toujours mal au ventre, car les virages étaient dignes d’une figure géométrique à multiples courbes. A gauche les montagnes, à droite le néant, puis une vue imprenable sur les vallées en contrebas. Nous pouvions apercevoir un berger avec son troupeau de moutons, ou une vielle au dos courbé par le poids d’un panier de figues qu’elle venait de cueillir ou d’un tas de branches amassées ici et là, en provision des hivers impitoyables.

Mon père conduisait sa Peugeot 404 et ne faisait jamais le trajet sans musique. Il enclenchait sa cassette audio à deux faces au moment de partir qu’il retournera à mi-chemin, vers Bordj Menaïel. Il adorait Cheikh El Hasnaoui, figure emblématique de la musique algérienne. J’ai fini par connaitre ses chansons par cœur. Des fois, on faisait aussi le chemin du retour avec cette même cassette et il lui arrivait aussi de passer Aït Menguellet ou Idir, au gré de ses humeurs.

Chaque trajet était une méditation poétique. J’errais dans mes pensées à l’écoute de ces chansons sur l’exil et j’étais aussitôt submergée d’émotions lorsque l’artiste évoquait l’amour avec une pudeur saisissante. Il m’aurait fallu plusieurs trajets pour deviner l’artiste et son message, le comprendre.

Les montagnes de Tizi étaient belles et fières, j’admirais ce paysage qui nous dominait et nous captivait dès le premier regard. L’appel était désarmant, il ne fallait pas résister, il ne fallait pas faire de bruit, nous devions tout simplement entrer le cœur apaisé et nous laisser engloutir par ces montagnes. Nous saluions hommes, femmes et enfants, nous honorions Saintes et Saints, nous invoquions les protecteurs des lieux. Je me souviens encore des cris de bienvenues qui résonnaient dans nos cœurs.

Les femmes de Kabylie étaient généreusement belles. Leurs robes colorées et brodées à outrance, mais avec harmonie, exprimaient le tandem de la sensibilité et la force. L’odeur troublante d’un combo de fleurs imprimées sur les tissus me saisissait d’un parfum non encore inventé. Les bijoux berbères enjolivaient l’œuvre. Certaines femmes se faisaient tatouer le corps pour que cette beauté sans limites demeure indélébile sur leurs peaux dorées au soleil. Les femmes berbères étaient libres dans ces montagnes telles des papillons rares dans une colline dépourvue de prédateurs.

Quand la voiture de mon père ne pouvait plus défier la nature résolument hostile à toutes ces mécaniques et n’était que blasphème dans un tel décor, nous prenions nos besaces et bravions les chemins caillouteux pour atteindre enfin notre petite maison adossée à la colline. En effet, c’est la dernière maison berbère du village. Les murs de la maison étaient en terre malaxée avec des fibres animales ou végétales. C’est une technique ancestrale qui confère cohésion et solidité à ces matériaux. Notre maison était mystiquement imprégnée de senteurs de nos aïeuls. La fraicheur des lieux était captivante et le sol devenu humide avait absorbé toutes les sueurs et douleurs des femmes. Ma mère nous racontait souvent que ce même sol avait accueilli avec grâce son premier enfant.

Je me surprends fredonnant avec douceur les paroles d’une œuvre, une chanson de Maxime Le Forestier « San Francisco » mais dans sa version adaptée sous le titre de « Tizi Ouzou » accompagné  par Izri et Idir en 1999.

 Maxime a crié dans ma langue maternelle pour adoucir le manque et pulvériser les distances. Avons-nous tous dans notre souvenir lointain une maison bleue ? On y vient se ressourcer autour de mets aux odeurs de notre enfance, insouciants et heureux on y rentre sans frapper, une maison où l’on oublie nos peurs et nos peines, une maison qui nous console sans même nous effleurer aimante en silence, elle nous rassure à chaque battement de cils, à chaque pas et à chaque respiration , où que l’on soit à Tizi ou ailleurs, une maison où jamais ne mourront les espoirs et jamais ne s’achèveront les rêves.

 

Akendjour Akendjour

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