«Un lieu, une œuvre»: des lieux œuvrés. De pierres et... de rouille

C’est inévitable, on les voit par toutes les routes qui sillonnent par ici. Comme autant les contournements qui les longent, autoroutes,hiver comme été, jour et nuit, on les voit, comme celle de la capitale du département à quelques kilomètres de là. Elles sont mises en lumière la nuit, squelettes le jour, soudain colorés arc en ciel, fardés comme des yeux immenses au dessus de l’agitation des villes.

C’est inévitable, on les voit par toutes les routes qui sillonnent par ici. Comme autant les contournements qui les longent, autoroutes,
hiver comme été, jour et nuit, on les voit, 
comme celle de la capitale du département à quelques kilomètres de là,
La lanterne du bon dieu* : voici ses cousines, debout encore, droites et obliques. Elles sont maintenant rouillées.
Elles se visitent, sont devenues des lieux autres.
Elles sont mises en lumière la nuit, squelettes le jour, soudain colorés arc en ciel, fardés comme des yeux immenses au dessus de l’agitation des villes, réduits à nous faire de l’œil en permanence lors de nos passages en voiture sur l’autoroute.

C’est inévitable ce qu’elles génèrent encore et ce que ces lieux retiennent et respirent encore. C’est une souffrance latente, sourde, parfois mortifère, qui est retenue ici et là, dans toute la région, quand on les voit, quand on les approche, quand on les traverse.

Ces pierres, des édifices témoins restant, ces maisons d’époque ou nouvelles, dans toutes ces rues ramifiant le lieu de vie et de travail si intense et maintenant passé, et pourtant encore réminiscent.

C’est inévitable,
la rouille est là comme un paysage, rouge, amputé.
Et rouge, la plaie ouverte encore.
Rouge, cette mort qui n’en finit pas. Rougeoyante de partout sur les murs, sur la nature vallonnée, jour et nuit, brûlante encore, de l’activité contributive à un lieu traversé par trois guerres pas si lointaines. Chaleureuse d’une mixité ancienne, de main d’œuvre familiale, ici oui, l’un des bassins industriels le plus important de France. Vous y êtes : en Lorraine et en Moselle, l’agonie est encore là, sur l’architecture de fer rouillé.

On les voit encore, inévitablement, ces dernières fumées s’élevant droit dans le ciel mouillé, ces fumées de l’acier Rouge au pied de la Vierge blanche, la saluant, elle qui surplombe la ville ici, et qui veille sur ces lieux où l’activité multiple s’éclipse, s’éteint comme les étoiles une à une.

On le voit encore, même fermée, l’usine qui crachait les flammes ou le chevalement de la mine qui labourait le ventre noir. Elles rassemblaient. Oui. Et il en reste une fidélité, une conviction ancrée, une espérance en l’humain envers et contre tous, enfin certains.

Inévitables et amplifiés, les bruits de circulation de l’autoroute ont remplacés les souffles rythmés de l’usine, de la mine, des rails. Ici et là sur toute la région sidérurgique, métallurgique, charbonnière, il reste en fond, oui, toujours ces gueules jaunes, les gueules noires, les wagonnets sur rails comme sur les fils aériens traversant les collines de nos enfances,
Et sont encore là, les images de la salle des pendus, la résonnance encore de ses chaînes de métal, l’odeur du carrelage et de la sueur noire ou orange des hommes en fin de poste, la poussière noire et l’odeur âcre de l’acier limé. D’un bout à l’autre du département, de la région, des frontières, il reste les structures métalliques comme ces chevalements au pied des puits d’extraction descendant à plus de 600 m, voire plus de mille mètres de profondeur, là les couleurs sont de pierres et noires.
Il y a encore d’une ville à l’autre, ici et là, des restes des hauts fourneaux rouillés, habillés de couleurs nuancées de l’oxydation et des pierres, de celles extraites de notre planète, ici dans cette région.
Ici et là entre 1830 et 1997 : 55 mines, 60 000 km de galeries creusées à plat ventre au début, longtemps avant les haveuses.

Rouge est encore la douleur. Inévitable.
Rouillent encore les édifices, ces restes des géants de fer sur le sol, parfois sauvegardés, parfois reconstruits, quelques autres laissés en friches comme des cimetières. Ceux en pierre ont des fenêtres cassées laissant les graminées s’engouffrer et pousser peut-être là et y faire saison.
Quelques uns sont réhabilités pour le « travail » de mémoire : ils deviennent musées, l’histoire du fer se racontant du Moyen-Âge au début du XXème. Certaines mines sont classées, inscrites au patrimoine mondial de l’Unesco. Ailleurs en France, fermées plus tôt, on a réalisé un autre travail digne de mémoire, alliant le fer et le feu, la terre, le sable et les couleurs : le vitrail. Il rejoint ainsi le travail charbonnier et sidérurgique par le feu nécessaire à la « fabrication » d’une pierre liquide qui scellera la représentation par l’image forte et fragile.
L’histoire se croise fièrement à juste titre dans ces pierres métissées. En témoigne, le premier chevalet Ste Marthe, au mélange de pierre de Jaumont et le grès rose des Vosges, et de briques rouges. Rouges encore la force.
Au delà des frontières locales, nationales, Belgique, Luxembourg, Allemagne : la Houille, le Fer, les coulées, le charbon.

Tout du long, cela fera mal aussi, il y aura avant les fermetures définitives, des morts par accidents, des morts par maladie non reconnue (la S...), des morts lors des grèves tout du long du cours du temps (merci Germinal, entre autres). Pa si loin que cela, fin février 1985 : 25 jeunes au puits Simon. Et trois mille cinq cent cinquante huit partages sur le RL Forbach.

Le deuil peut continuer à se faire tant bien que va chacun.... Il en faut du temps pour cela. Y compris par l’hommage tenace, artistique, « élevé comme en cathédrale », par ces vitraux rejoignant la pierre constitutive en un autre édifice, propre lui, sans poussière, brillant, reluisant, sur les chemins pérégrinant sur l’histoire des charbonnages.

L’endurance des ouvriers et la force de la valeur travail, « élevée au rang de religion » presque, de conviction des valeurs fondamentales, égale à celle des pierres, immuable. Elle tient le souvenir, amer et fort certes, comme un calvaire au bord des routes.

La route qui trace encore des demains avec l’avant. Inévitable, il n’y a pas de petits chemins, ils sont tous de fer !

Les routes noires de charbon,
Les routes rouges de la sidérurgie, côte à côte,
Des routes vertes aussi, qui reprennent de l’espace, sur la rouille ou le noir endeuillé.

Inévitables, il reste des :
Histoires de pierre encore sur les chemins et routes empruntés Histoires de construction du plein, du vide
Histoires de mouvements toujours
Qu’elles soient immobiles, intemporelles, changeantes,
Pour celui qui veut lire et comprendre des histoires de vie.

A côté de ces espaces abandonnés, à côté des rails devenus par endroits chevelus, hirsutes, à côtés des hangars silencieux aux allures de gare, à côté des ateliers vides, les silhouettes ondulantes de pierre de ces habitations typiques du logement construit pour les personnels comme après la seconde guerre mondiale. Là où la vie nait aussi et continue : ces cités de baraques en bois, puis ces cités de maisons, puis les cité(e)s d’immeubles, à perte de vue presque. Ici et là et notamment ceux-là, bleus et blancs de la cité du Wiesberg (Forbach), en demi-lune et honorés d’une façade noire charbon, comme un rideau de velours, fière à juste titre, juste par elle même.

Et fière, oui ! toute cette communauté métissée de frères et sœurs de travail ici et là en Moselle, en Lorraine et pas loin encore.
De toutes les incarnations du travail exercé, réalisé, affiné, ajusté, transmis, partagé. Honoré. L’œuvre fait symbole, dit-on. Qu’on se le redise ?

C’est inévitable, incontestable,
Rouge, le fer qui coule dans nos veines.
Noire la pierre posée, scellée à nos vies pas rouillées et blanche. A demain ! Glück auf !
Les pieds au sol, et maintenant la tête vers le ciel, bleu svp.

* la cathédrale de Metz ou Lanterne du B.D. vue de l’autoroute, ou de la voie rapide...

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La charpente de la chapelle autour du puits de pierre, à l’inverse d’être creusé, en son flanc, un bloc de charbon. La charpente de la chapelle autour du puits de pierre, à l’inverse d’être creusé, en son flanc, un bloc de charbon.

Les Hauts Fourneaux à UCKANGE Les Hauts Fourneaux à UCKANGE

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A L'Hôpital (Moselle) : "Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front" A L'Hôpital (Moselle) : "Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front"

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évocation du rôle dévolu aux femmes dans la chaîne du travail. Hommage aux «herscheuses», aux cribleuses. évocation du rôle dévolu aux femmes dans la chaîne du travail. Hommage aux «herscheuses», aux cribleuses.

la rouille (R.A) la rouille (R.A)

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