«Un lieu, une oeuvre» - des mousquetaires à la naphtaline

Livre souvenir, livre culte : Les Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas, dans la Bibliothèque Verte. Acheté dans un vieux bazar au cœur de la Bretagne rurale des années 1950 et maintes fois relu, il a ensuite donné naissance à un deuxième livre, fruit de ces lectures et du film d’André Hunebelle sorti à la même époque.

Les Trois Mousquetaires, tome 1, éditions Hachette,  est mon premier vrai livre, mon premier livre acheté. Pas dans une librairie, il n’en existe pas dans mon village, mais dans un bazar, qui se présente d’ailleurs comme tel, capharnaüm d’objets hétéroclites et bigarrés où  tout ce qui relève de la lecture est  accueilli avec parcimonie. Situé à l’angle de la Grand’Rue et d’une rue adjacente conduisant à notre école de garçons, primaire et collège (à l’époque on dit « Cours Complémentaire »), il représente pour nous la caverne d’Ali Baba (c’est également là que nous achetons les cadeaux de Noël destinés à nos maîtres). Une fois poussée la porte au beau cadre rouge, dont l’ouverture toujours récalcitrante déclenche un aigre grelot sur deux notes, on  se sent pris d’un mélange d’appréhension et d’excitation, tant il faut apprendre à jouer des coudes pour se glisser entre les étagères surchargées. L’odeur, les odeurs aussitôt nous submergent, odeurs de vieux et de neuf, de bois et de papier, de colle et de vernis, de naphtaline et de bougies. Au fond, face à la vitrine, se dresse un présentoir mieux éclairé, avec quelques dizaines de livres cartonnés,  dont le mien, à la couverture souple jaune-pâle sous sa jaquette colorée. Cette jaquette n’est pas pour rien dans la rapidité de mon choix. Les 4 compagnons d’aventures y sont en effet réunis, le géant Porthos au centre enserrant dans ses bras robustes, d’un côté Athos et Aramis, larges chapeaux à plumes et perruques noires, casaques bleu-roi  ornées de la croix d'argent galonnée d'or, de l’autre D’Artagnan, pourpoint sang et or, manches bouffantes à crevés, main gauche gantée de cuir élégamment posée au-dessus de la poignée de son épée, la droite jouant avec la petite croix qu’il porte autour du cou. Marie G., la vieille femme revêche qui tient cette boutique, campe derrière moi en mâchouillant un reste de petit-déjeuner, et me presse. C’est un matin et il fait beau,  j’ai un peu plus de 9 ans (il me semble que je les ai toujours).

Les Trois Mousquetaires, tome 1, Editions Hachette. Plus tard, quand je posséderai assez de livres pour m’obliger à les classer,  il portera aussi le numéro 1. Parmi les rares illustrations en noir et blanc de Philippe Ledoux, l’une me retient aussitôt. On y voit D’Artagnan engageant le fer avec Bernajoux, un des gardes du cardinal,  dans une rue pavée de la capitale. En légende, on peut lire : « En garde donc, Monsieur, en garde ! »  Une de mes phrases préférées,  à la fois mot de passe et cri de guerre. L’autre phrase : « D’Artagnan, dit Athos, d’un ton de doux reproche » sonne mystérieusement tel un alexandrin de Racine.

Ce livre, je le détiens toujours. De même que je possède le tome 2 (couverture cartonnée verte et lettres dorées), ainsi que les volumes qui suivent, Vingt ans après (2 tomes), et Le Vicomte de Bragelonne (2 tomes). Aucun n’égale cependant le premier. Je les ai moins souvent relus. Alors que lui, oui. Il est d’ailleurs passé par d’autres mains. Sa couverture souple  avec mon nom écrit au Bic rouge à l’intérieur est devenue grisâtre, certaines pages sont sur le point de se déchirer. Entièrement détaché de la tranche, il laisse apparaître les fils reliant les feuillets. Mon livre cousu de fil blanc.

Je ne me souviens pas si je vois le film d’André Hunebelle, avec Georges Marchal dans le rôle de D’Artagnan, avant, ou après ma première lecture. Toujours est-il que les deux se télescopent. Il y a ce que je lis, il y a ce que je vois, et il y a bien sûr ce que j’invente. Ce qui va m’amener à récrire le roman de Dumas à la lumière du film. Car le premier livre à me prendre sur son aile, ça donne ça aussi, un autre livre. Mon Livre. Mon premier livre avec mon nom écrit dessus. C’est dans un gros cahier bleu à spirales, religieusement calligraphié à la plume Sergent-Major et à l’encre (bleue ?  violette ?)

Je n’ai pas gardé mémoire de la rédaction de ce livre. Ni de l’événement qui en scellera la fin. Quelques mois plus tard je passerai à autre chose, sans jamais renier mes héros, et les pages de mon livre-cahier finiront sur le tas de détritus, derrière la maison. Quant au bazar de la Grand’Rue, il subsistera jusqu’à la mort de celle qui en fut l’unique propriétaire, et qui, sans doute, ne lisait pas beaucoup de livres, et n’avait donc pas lu le mien, mais dont elle connaissait très probablement, et le titre, et l’histoire. 

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