«Un lieu, une œuvre» - Fin de siècle, fin de partie

Le film Oberst Redl; l'ascension et la chute d'un Rastignac de la K u K Armee (Kaiserliche und Königliche Armee) / Vienne et son côté fin de siècle, mélancolique, voire morbide.

Dès sa sortie en salle, en 1985, rien qu'à en voir l'affiche (cf.infra), j'ai su que j'aimerais ce film. Combien de Redl y-a-t-il? Un? Deux? Trois? Plus? Qu'importe, je est un autre, devise rimbaldienne, qui vaut pour lui, pour moi, pour tous, à partir du moment où l'identité se fait altérité et... duplicité!

Duplicité. Lorsque Alfred Redl - Ruthène (Ukrainien), issu d'un milieu modeste, avec une ascendance juive qu'il s'efforce de cacher de crainte que cela ne nuise son avancement - est nommé chef du service de contre-espionnage et s'installe dans un bureau de la Hofburg, donnant sur la Heldenplatz (la Place des héros, sic!), il explore les vastes casiers contenant des fiches sur chacun des officiers de l'armée impériale. Il saisit la sienne et peut y lire ceci : "ne se préoccupe que de son propre intérêt, se plait à se penser aristocrate; il admire la puissance et témoigne sa reconnaissance aux Habsbourg. Il a perdu tout contact avec sa famille". Redl prend immédiatement sa plume pour inscrire sur lui-même en  guise d'addendum : "unaufrichtig!", "insincère!", dépourvu de toute sincérité.  

Il n'est pas le seul. L'archiduc Franz-Ferdinand, le Thronfolge, l'héritier du trône après la mort de Rudolf, (magnifique Armin Mueller-Stahl qui campe un personnage à la fois plus intelligent et plus machiavélique que le véritable Franz-Ferdinand) veut faire un exemple. L'armée austro-hongroise, en effet, vacille, minée par les nationalités, moins promptes à mourir pour l'empereur qu'à fraterniser avec les frères de sang, futurs ennemis dans la guerre - les Sud-Tyroliens avec les Italiens, les Ruthènes avec les Russes. Le plan consiste donc à dénicher un traitre,  à en faire le procès afin de provoquer stupeur et effroi dans l'opinion et ainsi de mettre fin à l'anarchie qui menace. Franz-Ferdinand charge Redl de cette mission. Celui-ci s'active, produit une liste de "candidats" à la traitrise; hélas aucun ne convient : pas d'Autrichien de langue allemande, trop dangereux; pas de Hongrois, après tout, la monarchie est double; tiens, pourquoi pas un Ruthène? Un brilliant sujet de sa majesté ayant gravi tous les échelons à force de travail et de talent? "Suchen Sie eine Doppelgänger von sich selbst, Redl!", cherchez un double de vous-même, lâche Franz-Ferdinand. Le traitre, ce sera donc lui. 

Trahir, Redl en a l'habitude, déjà adolescent, élève de l'académie militaire, il avait injustement dénoncé un camarade innocent afin d'éviter une punition à son ami intime Christoph von Kubinyi. "Ich bin ein Judas!", se lamentait l'élève Redl. Des années plus tard, Redl va tomber dans le piège tendu par l'archiduc. Au cours d'un bal, on lui présente un fringuant lieutenant, Alfredo Velocchio, qui va lui faire la cour. Suit alors une époustouflante scène de séduction : visitant une boutique de pianos, Velocchio joue les premières notes d'un classique de la Flute Enchantée -Papageno appelant sa Papagena! - Redl, qui a été initié au piano (et à l'homosexualité) par son maître de musique, pendant ses études, répond et complète la partition. Redl et Velocchio seront amants. Redl cependant devine que Velocchio n'est pas sincère. Lors d'une promenade en amoureux dans le Wienerwald enneigé, il lui dit, pistolet au poing : "qui t'a envoyé? Combien te paie-t-on?" Velocchio, tremblant, lui avoue que son rôle est de lui soutirer sur l'oreiller des secrets militaires pour le perdre. Redl se rend désormais compte de la machination ourdie contre lui. Pris d'un inexplicable vertige, il trahit pour de bon, détaillant par le menu, les fortifications autrichiennes de la frontière est et intimant à Velocchio, l'ordre de tout répéter après lui, histoire de s'assurer qu'il restituera correctement ses propos, scellant de la sorte le sort de Redl.

Istvàn Szabo, spécialiste des héros méphistophéliques (cf. Mephisto, 1981, avec pour vedette le même Redl/Klaus Maria Brandauer, acteur étoile du Burgtheater) n'a pas eu besoin de tourner en studio, Vienne, malgré les destructions causées par l'armée rouge, en 1945, a peu changé par rapport à l'époque de François-Joseph. Dans le film, l'on voit Redl sortir de la cathédrale, le Stefansdom, parcourir les ruelles de l'inner Stadt, le centre ville à l'intérieur du Ring, rentrer au Café central, authentique institution viennoise, où l'on peut s'installer toute une journée pour lire, écrire, recevoir des amis, tout en dégustant un Brauner (expresso), un Mélange (mi lait, mi café), ou encore un Eispänner (expresso surmonté d'une montagne de crème fouetté!). Le Café central demeure aujourd'hui tel que le vrai Redl a pu le connaitre.

Vienne recèle toujours ce côté fin de siècle, mélancolique, voire morbide (le seul endroit que je connaisse où l'on fasse de la publicité pour des cercueils!). En même temps, cette atmosphère d'un monde en train de disparaitre est joyeuse, à l'instar du refrain chanté par les mères viennoises à leurs bébés : "Oh, du, mein lieber Augustin, alles ist hin!" oh, mon cher Augustin, tout est foutu! Référence à un personnage légendaire du temps des grandes pestes, qui, contaminé par le mal, se saoula, s'endormit, adossé à un tas de cadavres, et se réveilla le lendemain, guéri...inspirant à Joseph Roth son fameux livre sur les saints buveurs. En l'occurence, pour Alfred Redl, cette fin de siècle, fut également une fin de partie : il finit acculé au suicide.

Le suicide, thème particulièrement viennois, qui hante - entre autres romans - L'homme sans qualités de Robert Musil. Vienne constitue un paradoxe ineffable de joie de vivre et de désespoir, qui n'a pas son pareil.

"Wien, Wien, nur du allein!" Vienne, Vienne, toi seul! Comme l'on chante dans l'opérette de Rudolf Sieczynski.

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