«Un lieu, une œuvre» - Paris à la sauvette ; l'image fantôme de Guibert

La photo de rue à Paris est une pratique contrariée. Les vendeurs à la sauvette de Château-Rouge, rares en photo. Où le regardeur accumule les images fantômes, à l'instar d'Hervé Guibert.

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Le marché Dejean est derrière moi. Je descends la rue des Poissonniers –elle penche vers le Congo, mêle accents camerounais et ivoiriens  – je descends lentement la rue des Poissonniers accompagnée de ma belle-sœur. Nous allons rue de Panama, tout près de là. On y croise des visages trop fardés, nombre de ventres relâchés,  la fatigue ordinaire, on y voit rouler les caddies des vendeurs à la sauvette, chargés des poissons séchés qui se mordent la queue, des fruits périssables appelés safous. Bitoros. Prunes. Disons : safous, prunes au noyau mou, aux senteurs de térébenthine, à la chair variable sous le cuir violacé (200° au four, jusqu’à leur craquèlement, à dévorer). Devant une boutique, passé Solidarité Château-Rouge, on trouve toutes sortes d’herbes. Ma belle-sœur découvre là des aromates inespérés. Froissant une feuille, elle se grise de son parfum. Plusieurs fois, sur le chemin du retour, elle revient sur cet achat dérisoire, tout à sa joie d’avoir un peu d’Afrique centrale dans sa besace. Mais en remontant la rue des Poissonniers, il me semble retrouver, parmi les vendeuses à la sauvette – toutes des femmes de plus de quarante ans – Charlotte, une amie perdue de vue depuis des mois. Elle semble tanguer dans un fatras de panières vides et de cartons défoncés, le front parcouru d’un long pansement blanc qui maintient la coque plastique sur l’œil tuméfié. Je m’alarme. Cheveu ras, rondeurs doublées mais sourire éclatant : elle m’a reconnue. Etreinte puissante (Covid-19 étouffée à coup sûr ?), nous sommes assez en joie pour ne rien taire, raconter tout à trac la blessure, mais on crie : Charlotte, Charlotte ! La police arrive ! La rumeur file assez vite pour que chacun ait disparu quand la brigade resserrée bat le pavé.

L’appareil pendu au cou, je n’ai pas pris de photo.

Ce n’est pas chose facile de photographier la rue que l’on aime. Les gens se méfient – à raison je crois – de l’image colportée. Pour qui pratique la photo de rue, il y a une frustration à ne pas pouvoir saisir la lumière ici. Le froissement des basins soyeux, l’arrondi d’une épaule, l’éreintement des manutentionnaires, le ruissellement de l’eau des caniveaux, la paille des balais.

La  frustration du photographe de rue n’est pas territoriale. Elle est contemporaine. Quel que soit l’endroit où la photo est prise, elle est vécue comme une capture, et aujourd’hui – hors événements exceptionnels – ça ne passe pas.

Aussi mes images sont volées, et elles saisissent le plus souvent leur sujet à la dérobée, de dos, comme autant de silhouettes d’Hammershoi. Je m’efforce de saisir, dans le cadre étroit des contraintes fixées aujourd’hui, la particularité du moment.

J’ai en tête une somme d’occasions ratées. Soit que je n’ai pas osé prendre la photo, soit que les sujets, avertis, l’aient interdite, ou aient tenu à sourire, pire, à poser, ce qui a fait perdre la valeur de l’image manquée.

Une photo négociée ne peut pas être bonne.

J’aime relire L’image fantôme d’Hervé Guibert.

La photographie est aussi une pratique très amoureuse. Premiers mots du texte, pour raconter les débuts d’un jeune homme, par un jour de soleil frais, aéré et doux, propose à sa mère de la prendre en photo. L’esthétique du père est balayée, le jeune photographe s’applique à représenter sa mère autrement que par le prisme paternel. Il modèle sa mère, veillant à ce que rien ne la cache ni ne la tende. En quête de l’image parfaite.

Plus loin,  autre récit, il y a ces mots : Je te photographie comme si je faisais une provision de toi, en prévision de ton absence.

Voilà sans doute pourquoi je relie ici ce texte de Guibert à la rue des Poissonniers, que je ne photographie pas autant que j’aimerais. 

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