«Un lieu, une œuvre» - Si, à Rome, Michel-Ange disait Lucrèce et Giovanni Pico ?

La scène est connue, familière, patrimoniale, hors du temps aussi. A Rome, elle ne régit pas uniquement la voûte de la chapelle Sixtine : elle nous impose de lever les yeux. Et on imagine l’artiste assenant au pape Jules II, vieillissant et impatient, un « Je ne suis pas peintre ! » qui étonne et questionne toujours. Comme son œuvre.

La création d’Adam, Michel-Ange, 1508-1512 - Fresque sur voûte, Chapelle Sixtine, Vatican La création d’Adam, Michel-Ange, 1508-1512 - Fresque sur voûte, Chapelle Sixtine, Vatican

C’était un mois d’août d’un été 2007, brûlant et sec, chassant les Romains et Romaines hors les murs de la ville éternelle. Le voyage, familial, était d’abord un voyage ardemment imaginé : on verrait enfin L’extase de sainte Thérèse dans sa petite église des abords de la gare de Rome-Termini, Le Nil se voilant la face au cœur de la Fontaine des Quatre Fleuves de la piazza Navona pour dire les sources cachées du géant, ou du même excellent Le Bernin, une quadruple colonnade embrassant une place romaine et vaticane à la fois, monde aussi. Et puis on se laisserait bercer par le Tibre et surprendre aussi, çà et là, dans le bâti dense de la ville, par la louve du Capitole allaitant ses jumeaux. On irait aussi traîner les pieds, se régaler les yeux et tendre l’oreille dans les allées du Campo de’ Fiori, en immersion dans un quotidien affairé et coloré aux pieds de la statue de l’infortuné et inoubliable Giordano Bruno. Et s’élèveraient tout autour de nous, au cœur des ruines de la cité antique ou de quartiers silencieux, les lauriers roses, les pins parasols, les cyprès et les bougainvilliers autrement éclatants que l’imposante et blanche « machine à écrire » ou « pièce montée » élevée en hommage à Victor-Emmanuel II et qui rivalise à souhait avec le Colisée, la basilique Saint-Pierre ou encore le Château Saint-Ange dans le ciel de la métropole… Et il y aurait aussi, bien sûr, les gelati et les pizzas. Comment ne pas l'avouer ? L’expédition était donc préparée, minutieusement, gourmande et réjouie, et au point que les huit jours dévolus à la capitale italienne s’annonçaient denses et magiques

Et, sous un ciel bleu toujours, ensoleillé au point de faire chanter les façades aux persiennes closes, nous y étions ! Et nulle déception. Ou un peu tout de même : nous avions sous-estimé le fait qu’à Rome, le touriste est une espèce aussi essentielle qu’invasive, une ressource inépuisable, épuisante et à épuiser sans retenue. Laissons-là les prix qui s’envolaient comme les thermomètres, y compris pour un gobelet de granitas… sans glaçons ; comprenons le « no touristes ! » placardé à l’entrée d’un restaurant du chatoyant quartier du Trastevere ; pardonnons aux gardiens du Musée National Romain toute leur application à pousser les visiteurs et visiteuses vers la sortie, dans des « filatures » aussi indiscrètes que menaçantes… à deux heures de la fermeture affichée ; laissons-là les visites « gratuites » avec « dons libres » et finalement exigés à quelques mètres des ossements empilés dans telle crypte ; oublions les « avanti ! » hurlés par des gardiens ou policiers (on ne savait plus trop) sur un ton mécanique aux fils d’individus, de familles et de groupes pressés battant le marbre des galeries pontificales avant de pénétrer, par une surprenante petite porte, dans la Chapelle Sixtine, cet espace qui a fait et fait inlassablement les papes. Oublions toujours et encore ces trois policiers aux pieds du Jugement dernier scandant « silents ! » et « no photo ! » entre deux mâchées de chewing-gum et rires complices, dominant les lieux à la densité japonaise avec une multitude de têtes levées vers la voûte dans un feu incessant de flashs automatiques. Mais retenons, malgré tout et surtout, une parenthèse exquise qui émerge alors d’on ne sait où, ce petit instant pour se poser, inconfortablement certes, bousculés de tous côtés, afin de saisir la scène des scènes : La création d’Adam.

Puis, après l’infime silence perçu dans le brouhaha, et enfin extraits des circuits pourtant élaborés avec soin et prudence, loin des flux et flots d’êtres en quête d’émotions dans des lieux chargés d’émotions et si peu propices aux émotions pourtant, égrener questions sur questions : Que se passe-t-il ? Quel est le mouvement ? Quel est le sens, surtout ?

Adam demeure, incontestablement : il est. Étendu, massif et élégant, sur la terre ferme, rien ne semble le disposer à sortir de ce qui semble être un mélange de sérénité et d’apathie. Pas même son dieu à qui il n’accorde qu’un regard qui est tout sauf une œillade. Désinvolture, audace, culot… Et l’immortel, justement ? Son attention la plus déterminée va à l’homme, le regard grave et fixe, l’index tendu et une position manifestement inconfortable que l’énergie qui le porte ne saurait atténuer. Et dans quel sens évolue donc cette troupe toute secouée avec probablement Eve et ainsi l’infinie descendance du couple initial ? Les avis sont partagés, les nuances nombreuses, et l’envie de céder à l’impression plus qu’à l’analyse est alors évidente.

Et on a bien aussi cette belle ligne qui va d’Adam à cet enfant vigoureux que le dieu saisit de sa main gauche, par-delà la jeune femme et si petite femme. Que dit-elle ? Le sexisme, évidemment, des monothéismes. Lourd et pesant. Mais encore ? Le signe de la symbiose entre le créateur et sa création ? Et les petits attributs de l’Apollon, vite repérés mais à peine murmurés ? L’expression de la solitude de l’individu, de son existence asexuée ou de son immaturité d’homme enfant ? On suggère même un instant, tant le sens nous échappe, la main du culottier du pape, voire même l’anticipation de ses retouches… Nous ne saurons trancher. Michel-Ange nous captive et manifestement nous laisse seuls face à nous-mêmes. Finalement, l’humanité une question avant tout et qui se pose avec acuité particulière au sortir d’un âge dit « gothique » ou « moyen » et au seuil de temps dits « modernes » … Ou quand un temps ambitieux, ingrat et prétentieux aussi, en qualifie un autre.

Ainsi, l’humain terrestre, sur le même plan que le dieu, céleste, humanité et divinité intimement liées, un créateur dévoué et une créature vouée – et là, nous interprétons - à la liberté et à l’émancipation. Un dieu étonnamment représenté, ce n’est pas anodin, un dieu aux allures de l’ancien, soit celui qui est passé et qui entrevoit son trépas. Nous interprétons toujours. Et on n’est pas loin, alors, des Trois âges et de la mort de Hans Baldung (1510). La saveur du présent, celle de tous les possibles aussi. Celle qui dit qu’avant était, comme bon lui a semblé, et qu’après sera, et comme une fatalité.

Dès lors, et si ce Michel-Ange, impétueux trentenaire (un signe de santé pour un être improbable dans une société normée par des pouvoirs hors normes) et qui n’est pas encore celui du Jugement dernier, ce soixantenaire si tourmenté qu’il sera au point de s’y représenter écorché (on retourne, nous dit-on, à sa chapelle quand viennent les dernières heures), si ce jeune Michel-Ange donc, avait eu entre les mains De la nature des choses de Lucrèce, texte antique redécouvert au XVe siècle et que l’on se passe sous le manteau ? Il aurait pu ne pas peindre autrement. Et s’il avait lu le récent Discours sur la dignité de l’homme du très érudit Pic de la Mirandole ? Il aurait pu ne pas peindre autrement.

Il est des lieux et des œuvres marqués par l’éternité. Et par la soif de liberté qui crie, avec vigueur et subtilité. Une insoumission dans un monde qui affiche avec éclat sa puissance la plus convaincue. Ou en tous les cas, des lieux où les pensées vont sans frontières.

 

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