Qui fait l'info?

Qui fait l'info? C'est une question traitée depuis longtemps mais jamais vraiment tranchée par la théorie de l'information. L'exemple du débat entre le ministre de l'immigration Eric Besson et la fille du président du Front national Marine Le Pen, qui invitait dans une seconde partie de l'émission le député européen socialiste Vincent Peillon, en est une bonne illustration.

Qui fait l'info? C'est une question traitée depuis longtemps mais jamais vraiment tranchée par la théorie de l'information. L'exemple du débat entre le ministre de l'immigration Eric Besson et la fille du président du Front national Marine Le Pen, qui invitait dans une seconde partie de l'émission le député européen socialiste Vincent Peillon, en est une bonne illustration.

Au dernier moment, alors que l'émission «A vous de juger» commençait sur France 2, Vincent Peillon a annoncé sur son blog personnel qu'il avait décidé de ne pas y participer. La direction de France 2, y déplorait-il, «n'a pas trouvé mieux, en cette rentrée 2010, que de consacrer la seule émission politique de début de soirée à Eric Besson et de le faire dialoguer avec Marine Le Pen» et «prend ainsi en otage le service public et les personnels qui y travaillent. (...) Pour habiller le tout, on m'a demandé, en tant que responsable socialiste, de venir cautionner cet exercice d'abaissement national en voulant bien jouer les idiots utiles en deuxième partie de soirée (...). Que M. Besson, Mme Le Pen et Mme Chabot restent entre eux.» En direct, la directrice de l'information de la chaîne a répliqué: «Ce débat a été proposé à Vincent Peillon en décembre. Il connaissait les conditions. (...) Ce n'est pas lui qui est piégé ce soir, c'est nous.»

S'en est suivi un débat pour savoir qui, des médias ou des politiques, devait décider des sujets de débat et des modalités des sujets qui font la «une». Les politiques ont beau jeu de souligner que les médias ne disposent d'aucune légitimité démocratique: ils ne sont pas élus et pourtant ils s'arrogent le pouvoir de décider de ce qui est important ou non (la hiérarchie de l'information). D'où vient alors que le troisième président américain Thomas Jefferson assurait ceci : «Si je devais choisir, avoir un gouvernement sans journaux ou des journaux et pas de gouvernement, je n'hésiterais pas une seconde à choisir la seconde option»? C'est que la presse n'est pas un pouvoir, mais un contre-pouvoir. Elle tire sa légitimité de ce qu'elle est un acteur professionnel et, en théorie, désintéressé de l'information. Face à l'élu, qui serait représentant partisan de l'intérêt de ses électeurs, le journaliste serait un représentant presque technique de l'intérêt général: «Le journaliste est un médiateur, c'est-à-dire un citoyen qui surveille, qui fouille, qui analyse, et qui doute pour tous les autres citoyens», assure, dans une interview accordée à CBNews la nouvelle directrice de la rédaction du Monde, Sylvie Kauffmann.
Cette conception fait pourtant peu de cas de l'influence politique qu'exercent les rédactions. De ce constat est né, sous la plume de deux chercheurs américains, McCombs et Shaw, le principe de l'«agenda-setting». A les lire, les médias contribuent grandement à la formation de l'opinion publique, en attirant l'attention sur certains événements et en écartant d'autres sur des critères jamais objectivés.

Les médias déterminent donc, par choix, mais plus encore par réflexe («c'est ce qui intéresse les lecteurs», entend-on régulièrement, sans que jamais aucune mesure ne soit fournie pour étayer une telle intuition) le calendrier des événements et la hiérarchie des sujets. Selon la formule restée célèbre, ils ne disent pas à leur public ce qu'il doit penser, mais à quoi il doit penser. McCombs et Shaw, en 1972, utilisent l'affaire du Watergate pour démontrer leur hypothèse.

Dans cette affaire, cinq «cambrioleurs» sont arrêtés alors qu'ils sont en train de poser des micros dans les locaux du Parti démocrate à Washington. Deux journalistes du Washington Post, Carl Bernstein et Bob Woodward, enquêtent sur cette affaire et découvrent que cette affaire remonte jusqu'à l'administration du président des Etats-Unis, Richard Nixon. Celui-ci finira par démissionner avant d'être destitué. McCombs et Shaw démontrent que par leur présentation et leur persévérance, Bernstein et Woodward ont transformé ce qui n'aurait pu être qu'un fait divers en crise constitutionnelle.

Dans cette optique, c'est donc bien le journaliste qui fait l'info: en s'intéressant à un sujet particulier, en le creusant, en en rendant compte jour après jour, il l'impose au cœur du débat public.

L'idée est pourtant battue en brèche depuis lors. D'abord par le personnel politique (et par extension, par ceux qui ont affaire aux médias) qui a appris à maîtriser la communication. Il a appris à nourrir la presse en sujets de façon à occuper le terrain et qu'elle n'ait plus le temps, ni le besoin d'aller voir plus loin pour remplir ses journaux. Avec l'apparition de l'information en continu (France Info, LCI puis la plupart des sites Web d'information), on assiste même à un développement de cette technique et un morcellement de cette information en une multitude d'anecdotes susceptible de faire du buzz: d'utiliser à un moment ou à un autre de la journée le «temps de cerveau disponible», pour reprendre une célèbre expression de l'ex-patron de TF1, Patrick Le Lay. Sans que pour autant cela fasse sens.

Le public peut-il intervenir alors comme troisième terme dans ce face-à-face entre l'acteur et le médiateur? C'est bien évidemment la promesse du participatif, que le médias expérimentent sur Internet. L'idée que si on le confie au lecteur, l'agenda serait plus pertinent ou du moins plus en phase avec ses attentes. C'est considérer que le lecteur sait d'avance ce qu'il cherche, qu'il connaît l'information et se place dans la posture de celui qui veut l'approfondir. C'est aussi estimer que par la quantification, par l'ajout des intérêts particuliers, on obtient un intérêt général moyen.

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