En retournant à l’université, en parlant autour de nous, nous comptons nos morts. L’ami d’un ami ou un camarade d’amphithéâtre. Rien d’étonnant, malheureusement. Les lieux de culture et de convivialité ciblés par les terroristes sont ceux que la jeunesse scolarisée, urbaine et métissée prend plaisir à occuper. Nous avons le sentiment, angoissant, que nous étions tous visés.

Vient ensuite le temps de l’incompréhension et la colère. L’identité des terroristes est dévoilée par l’enquête. Des visages apparaissent et nous montrent que ce sont des jeunes français qui ont pris les armes et commis ces attentats. Préparés et dirigés depuis la Syrie ou l’Iraq, certes, mais des jeunes français tout de même. Nous aurions pu les croiser à un coin de rue, une station de métro ou même à l’école, avant qu’ils ne sombrent dans la barbarie.

Tout cela fait trop de souffrance et de violence pour une seule génération. Il y a, soyons honnêtes, de quoi devenir fou. A l’image de notre société, terrifiée, qui risque de basculer dans le délire collectif de la guerre. Et pourtant, c’est avec le sens des responsabilités que nous abordons le débat politique, celui qui doit nous empêcher de sombrer. « En tant qu’intellectuel, l’étudiant a le devoir de rechercher, propager et défendre la vérité ». Ces mots sont ceux de la Charte de Grenoble, votée au lendemain de la seconde guerre mondiale par les étudiants de l’UNEF qui s’étaient engagés dans la Résistance. Elle est considérée comme l’acte fondateur du syndicalisme étudiant. Elle fait partie de ces textes historiques qui paraissent parfois grandiloquents mais qui, dans la période que nous vivons, prennent tout leur sens.

Alors, humblement, malgré la panique qui nous entoure et les rappels à l’ordre de ceux qui refusent de penser, nous allons rechercher, propager et défendre la vérité. Il y a notamment une vérité qui nous importe : pour lutter contre le terrorisme, il faut avoir le courage de refuser la dérive guerrière. Ce n’est pas nier la violence des attaques terroristes, la détermination de nos ennemis, la souffrance des victimes qui est aussi la nôtre. Ce n’est pas, non plus, négliger la responsabilité de l’Etat à protéger la population. Refuser la dérive guerrière, c’est une méthode qui traduit une conviction : il ne faut pas sombrer dans le piège que nous tendent les terroristes. Face à la particularité de cette menace, l’idéologie qui en est le moteur, la démocratie sera toujours plus efficace que n’importe quelle armée.

Nous refusons de déclarer la guerre à l’intérieur de notre pays. Elle fait reculer nos libertés et nous enfermera dans un paradoxe dangereux : sortir de l’Etat de droit ceux qu’on soupçonne de le combattre. Elle justifie une révision constitutionnelle pour instaurer un état d’urgence permanent. Déclarer une guerre intérieure, c’est partir à la recherche de l’ennemi, porter la suspicion sur son voisin au nom de son origine, sa couleur de peau ou sa religion. Ce n’est pas dans cette société que nous voulons vivre. Plutôt que d’organiser la division, il faut défendre le commun de la République : respecter les droits fondamentaux, rassembler et protéger, pour qu’aucun citoyen ne soit en rupture, à la marge, exposé à l’embrigadement mortifère des terroristes.

Nous refusons la guerre qui est menée à l’extérieur de notre pays. C’est une leçon que nous tirons de l’histoire récente, celle du bellicisme déclenché par le 11 septembre et qui a produit le monstre qui nous frappe aujourd’hui. Il y a quelque chose de pascalien à répéter « nous sommes en guerre, face à un Etat, une armée » comme si ces propos allaient, par miracle, faire émerger en face de nous un interlocuteur rationnel, prêt à signer une capitulation sous la menace de nos bombes. Ce discours traduit une profonde incompréhension de la logique nihiliste du terrorisme. Il est mouvant, diffus et refait surface dans toutes les fractures du monde. Dans le contexte actuel, les bombardements des puissances considérées comme occidentales ne font que renforcer le terrorisme. En admettant que Daesch soit « détruit » par notre action militaire, ce sera pour laisser la place à un malheur plus grand encore. N’oublions pas que Daesch a succédé à l’affaiblissement d’Al-Qaïda. Cela ne veut pas dire que la France doit rester inactive. Notre pays a la capacité, donc la responsabilité, d’organiser le dialogue et le compromis entre les puissances régionales et internationales qui déstabilisent la Syrie et l’Iraq. L’enjeu, au Moyen-Orient comme partout sur la planète, c’est la construction et la défense, dans le cadre du droit international, d’Etats dans lesquelles les populations peuvent se reconnaitre. Cela peut nécessiter le recours à la force, mais les solutions sont avant tout politiques. Nous avons suivi attentivement le printemps arabe et nous en tirons de fermes convictions : tous les peuples aspirent à la démocratie, aucun n’attend qu’elle soit imposée de l’extérieur, certains payent encore les conséquences d’interventions hasardeuses sans perspectives politiques.

Ce refus de la dérive guerrière, nous souhaitons le faire vivre dans la jeunesse. Nous appelons donc à la constitution d’un collectif d’associations, syndicats et organisations politiques de jeunesse pour y participer. Cela nous parait une démarche indispensable, ne serait-ce que pour faire vivre le débat démocratique, pour que la peur ne l’emporte pas, pour que le collectif produise de l’intelligence plutôt que de l’aveuglement. Nous voulons donner un raison supplémentaire aux jeunes de réinvestir les terrasses de café qui ont été marquées par le drame : pour débattre, comprendre, se disputer, se convaincre… Nous voulons entendre, sur les lieux même des attentats, le ton monter, les arguments fuser, l’esprit critique se déployer. Nous voulons que les jeunes parlent des frappes aériennes de la France en Syrie, de la révision constitutionnelle de François Hollande, de la politique du gouvernement saoudien, de la détermination du peuple kurde… 

Nous savons que la tâche est immense, c’est le propre des guerres de se déclencher en un éclair alors que la construction de la paix est affaire de décennies. Notre détermination est tout aussi grande, renforcée par nos liens avec la jeunesse du monde. Au lendemain des attentats, nous discutions avec nos camarades syndicalistes étudiants algériens. A travers eux, nous avons la mémoire de la « décennie noire ». Le prix qu’a payé un peuple, dans sa chair et dans ses libertés, au nom de la « guerre contre le terrorisme ». Des années plus tard, l’énergie qu’ils mettent pour faire ressurgir les aspirations démocratiques des femmes et des hommes d’Algérie est pour nous un combat exemplaire. Un combat qui nous donne la force, aujourd’hui, en France, pour refuser la régression que certains nous préparent.

William Martinet, Président de l'UNEF

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.