Pour un système éducatif gratuit et ouvert à tous : les étudiants chiliens sont mobilisés

 

Depuis cinq mois, les étudiants chiliens ont construit une mobilisation historique. Ce mouvement ne se limite cependant plus aux seuls étudiants mobilisés. C'est non seulement l'ensemble d'une génération qui s'est levée mais aussi le reste de la population qui s'y est associé, l'ensemble de la communauté universitaire mais également les salariés sont aujourd'hui aux cotés des étudiants dans la rue.

 

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Fin août, 1 million de personnes ont participé au pique-nique géant dans le principal parc de Santiago pour soutenir la mobilisation. Depuis, à chaque manifestation, ce sont plusieurs centaines de milliers de personnes qui descendent dans la rue. En remettant en cause un système des plus inégalitaires, hérité de la politique néolibérale mise en place sous la dictature de Pinochet, c'est à une meilleure répartition des richesses que les chiliens aspirent. En effet les 8% de croissance annuelle que connait le Chili, ne bénéficient qu'aux parties les plus favorisées de la population. Les politiques de contraction salariale couplées à la faiblesse de l'investissement dans les services publics, au premier rang duquel l'éducation, ne permet pas à la société chilienne de réduire les inégalités sociales.

 

 

Ce sont donc les élites du pays qui bénéficient de l'augmentation des richesses du Chili. Ces recettes sont éculées, elles ont déjà mené le pays à connaître des chocs économiques de grandes ampleurs au détriment des catégories populaires et des jeunes. En effet, suite aux politiques économiques des Chicago Boys - économistes américains néolibéraux comme Milton Friedman - le Chili a connu la pire récession de son histoire au début des années 80.

 

«L'éducation chilienne n'est pas à vendre, elle est à défendre ».

 

images?q=tbn:ANd9GcRhpv1L3mevR82VRawRoe-CxrhAgFb1dqxeE2MEa8BfIIMfNBxuCe mouvement a commencé en mai. Ce sont les étudiants qui les premiers sont descendus dans la rue. À l'instar des nombreux mouvements de jeunes qui ont émaillé l'actualité depuis plusieurs mois dans le monde, ils souhaitent changer leurs conditions de vie. C'est avec un slogan, « L'éducation chilienne n'est pas à vendre mais à défendre », et des mots d'ordre forts que les étudiants chiliens se sont fait entendre, y compris à l'international. Cependant, les autorités, sentant le caractère historique de cette mobilisation naissante, ont tenté de réprimer celle-ci. Début octobre, la police chilienne a même menacé physiquement les locaux du syndicat national étudiant chilien, la FECh.

 

Quelques années après le mouvement dit « des pingouins », mouvement lycéen d'ampleur en 2006, ce mouvement est pour une génération entière son premier acte politique d'importance alors que ne cesse de grandir le fossé entre le gouvernement et le peuple. En effet le gouvernement Piñera, loin de répondre aux exigences du peuple, ne fait que perpétuer une dynamique libérale mortifère.

Confrontés au système éducatif le plus cher du monde après les Etats-Unis et un des plus privatisés, les étudiants exigent que l'éducation soit considérée comme un droit et non plus comme une marchandise. Au lieu de dépasser la forte segmentation sociale de la société chilienne, le système scolaire ne sert qu'à alimenter les inégalités. Avec plus de la moitié des étudiants inscrits dans une université privée dont les prix varient de 350 à 1300 euros par mois, l'accès aux études de qualité n'est réservé qu'aux enfants de milieux favorisés. Loin de contrer ces inégalités, les universités publiques restent aussi peu accessibles. L'Etat chilien ne les finance qu'à hauteur de 10% maximum. 90% des coûts de l'éducation restent à la charge des étudiants, avec des mensualités variant entre 275 et 500 euros par mois. Condamnés à s'endetter pour étudier, les étudiants passent ensuite leur vie à rembourser leurs prêts.

 

« Elle va tomber, elle va tomber, l'éducation de Pinochet »

 

images?q=tbn:ANd9GcTtjYX3M9llwnJVKHsgDAP7b3mLeEkKKSnLBYy96fItKFH8QuskLe système scolaire du Chili, datant de la dictature de Pinochet, fonctionne à deux vitesses. A cause des frais d'inscription il n'est accessible qu'aux plus riches. Mais la jeunesse chilienne n'exprime pas uniquement son refus de ce système. Elle affirme aussi son rejet des gouvernements successifs qui depuis maintenant plus de vingt ans n'ont pas apporté de réponses et ont conforté ce système inégalitaire et inefficace. La jeunesse chilienne ne veut pas de ces écoles pour les pauvres et des écoles pour les riches incessibles aux autres. Les jeunes chiliens veulent l'égalité.

 

Face à eux les conservateurs sont organisés. Pendant que le ministre de l'éducation gagnait de l'argent en investissant dans les universités privées, ces mêmes universités se permettent de déclarer que le secteur de l'éducation publique et gratuite représenterait une « concurrence illégale ». C'est cette déclaration qui a notamment sonné la révolte des jeunes dans la rue.

Refusant de répondre d'urgence aux appels de la jeunesse, le gouvernement chilien tente en vain de casser cette mobilisation : ordre aux médias de ne pas communiquer les chiffres des manifestations, dates des vacances scolaires avancées, interdiction de rassemblements devant la présidence, renforcement de la loi condamnant à des peines de prison ferme toute personne bloquant un établissement scolaire et dispersion violente des manifestations. Mais la mobilisation ne cesse de prendre de l'ampleur. Alors que le Chili n'avait pas connu de telle mobilisation depuis la fin de la dictature Pinochet et le retour à la démocratie, les syndicats de travailleurs, ont rejoint la mobilisation. Des enseignants aux présidents d'universités publiques, l'ensemble de la communauté éducative se soulève aujourd'hui. Au côté de la jeunesse, les mineurs appellent à nationaliser les mines de cuivres pour financer les réformes du système éducatif. Avec 80% des chiliens déclarant soutenir la mobilisation étudiante, ce mouvement social historique bénéficie d'une grande popularité au sein de la population.

Avec la mobilisation de l'ensemble de la jeunesse, des universités publiques des classes moyennes aux universités privées catholiques, on assiste ainsi à l'émancipation de toute une génération face à la tutelle sociale et religieuse. Véritable laboratoire du dogme ultralibéral des économistes de l'école de Chicago et maîtres à penser de la révolution libérale de Reagan et Thatcher dans les années 1970, le Chili cherche aujourd'hui à se libérer de décennies de libéralisme. Malgré l'instrumentalisation de la violence par le gouvernement et l'offensive des médias conservateurs le mouvement ne faiblit pas. Remise en cause de tout un système politique, on parle à présent de réformer la constitution.

Dans un pays où les jeunes constituent près de la moitié de la population, avec 3,5 millions de jeunes scolarisés et un million d'étudiants, les autorités chiliennes ne pourront prendre le risque d'ignorer plus longtemps les aspirations de la jeunesse aux droits à l'éducation pour tous, à la justice sociale et au rejet du modèle libéral hérité de la dictature.

chili-10.jpgC'est dans ce contexte que doit se comprendre la venue de militants chiliens, et notamment des deux leaders que sont Camilla Vallejo et Giorgio Jackson. Ce voyage leur a permis de populariser leur mouvement en France et d'obtenir le soutien d'organisations internationales. C'est pourquoi l'UNEF, syndicat étudiant internationaliste, a tenu à affirmer son soutien aux étudiants chiliens. En co-organisant leur venue en France nous avons réussi à montrer que les jeunes en France sont également favorables à d'autres orientations politiques face à la crise. Avec des représentants de différents pays d'Europe, nous avons organisé un meeting le mardi 18 octobre, moment fort du voyage, qui a permis d'apporter des réponses partagées par l'ensemble des étudiants participants. Nous nous sommes tous rassemblés autour d'une même volonté celle qui permet à chaque jeune d'avoir accès à une formation de qualité par la garantie d'un droit aux études pour tous. Grâce aux interventions de l'UNEF, de l'UNL (premier syndicat lycéen français), de l'UDU (premier syndicat étudiant italien), du NUS-UK (premier syndicat étudiant britannique) et un soutien de l'ESU (la confédération des syndicats étudiants européens), les interventions chiliennes ont trouvé un écho favorable sur notre continent.

dsc_1308.jpgEn Europe la situation est différente du Chili. Nous subissons aujourd'hui les conséquences sociales de la crise de 2008. À la crise de l'endettement privé s'est substituée, par une socialisation des pertes des banques, une crise de l'endettement public. Les plans de rigueur se succèdent dans les pays européens, tuant ainsi les espoirs de croissance et retardant encore la sortie de crise. Ces plans frappent durement la jeunesse. En Grande-Bretagne, les frais d'inscriptions des universités ont été multipliés par trois, en Italie c'est la moitié du budget des universités qui est sacrifié, en France le gouvernement met le régime de sécurité sociale étudiant en grand danger par la taxe qu'il veut instaurer sur les mutuelles. Malgré ces contextes économiques différents, ce sont les mêmes aspirations qui nous animent, nous jeunes du monde entier. Le séjour de nos camarades chiliens et le meeting nous ont permis de montrer que tous les jeunes veulent décider de leur avenir, et seule une éducation gratuite et ouverte à tous, nous permettra de ne pas être une génération sacrifiée. C'est le message fort qui est ressorti du meeting devant près de 500 jeunes et salariés et relayés communément par tous les intervenants. Toutes autres politiques se verront remises en cause par les jeunes.

Ainsi nous tenions à réaffirmer une fois encore notre engagement auprès de nos camarades chiliens. Camilla, Giorgio, et tous les autres, tenez bon camarades il y a un monde à gagner !

 

Alexandre Fleuret, responsable des questions internationales à l'UNEF

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