« Aristote au Mont-Saint-Michel » : Choc des civilisations et manipulations de l'histoire

La défense de l'hellénisation et de la spécificité catholique européenne, thèse de Sylvain Gouguenheim dans son livre, Aristote au Mont-Saint Michel, n'est pas nouvelle, contrairement à ce que prétend son auteur, et elle fut, au contraire, très en vogue au XIXe siècle et au début du XXe siècle.

La défense de l'hellénisation et de la spécificité catholique européenne, thèse de Sylvain Gouguenheim dans son livre, Aristote au Mont-Saint Michel, n'est pas nouvelle, contrairement à ce que prétend son auteur, et elle fut, au contraire, très en vogue au XIXe siècle et au début du XXe siècle. D'autre part, sans originalité, son livre reprend le titre d'un article italien de Coloman Viola paru en 1967. Un autre historien, Jacques Heers, avait, il y a quelques années, fait une charge contre cette vision d'une transmission par les Arabes des penseurs de l'Antiquité dans un article de la Nouvelle revue d’histoire (N°1, juillet-août 2002, pp.51-52) : « Les « Arabes » ont certainement moins recherché et étudié les auteurs grecs et romains que les chrétiens. [...] Rendre les Occidentaux tributaires des leçons servies par les Arabes est trop de parti pris et d’ignorance : rien d’autre qu’une fable, reflet d’un curieux penchant à se dénigrer soi-même ». Rémi Brague, spécialiste de la philosophie antique et médiévale avait également remis en cause ce paradigme lors d'un débat télévisé où il avait repris vertement le philosophe et ancien ministre Luc Ferry sur cette question, en novembre 2006.

On voit donc que cette question historique complexe est devenue un objet de débat public où l'histoire est instrumentalisée pour servir la défense d'un Occident chrétien prétendument menacé. L'Occident actuel se pose beaucoup de questions sur l'Islam qu'il connaît très mal, comme en témoigne le livre du médiéviste Jean Flori sur L'Islam et la fin des temps, paru également au Seuil en 2007. Si le livre de Sylvain Gouguenheim est au coeur du débat c'est qu'il participe d'une vaste entreprise idéologique visant à faire croire à un antagonisme irréductible entre des civilisations définies essentiellement par leur religion. Craignant une « deshellinisation », le pape Benoit XVI s'active pour défendre l'identité culturelle de l'Occident chrétien. Ainsi on trouve dans ce livre un écho de la vive polémique, qui a pris une ampleur médiatique et diplomatique exceptionnelle, suscitée par les déclarations du pape lors de la conférence tenue à l'université de Ratisbonne, le 12 septembre 2006. Le pape, au sujet des rapports entre la foi et la raison, a eu des propos équivoques sur les liens structuraux entre Islam et violence.

Il faut noter que dans ce mouvement, et en même temps que ce livre paraît unarticle sur « Le Vatican et l'Islam » par Alain Besançon dans la revue Commentaire (n°120 de l'hiver 2007-2008, pp.901-926) qui critique la position ecclésiastique définie par Vatican II sur les rapports du Catholicisme avec les autres religions. Ce concile de modernisation de l'Église avait placé l'Islam au même niveau que le Judaïsme dans une filiation directe avec le Christianisme. Or pour Alain Besançon, cette affirmation d'une possible relation symétrique entre religions est une incompréhension de l'Islam et du Catholicisme. Il conclut en avançant que l'Église doit enfin regarder en face l'Islam pour en dénoncer les réalités concrètes comme elle a pu le faire pour le nazisme et le communisme !

 

Le choc des civilisations : un monde sans histoire

Ces mois derniers, plusieurs ouvrages ont repris le concept développé par Samuel Hutington dans le Choc des civilisations (trad. Paris, 2007) développant les thèses d'Oswald Spengler (1880-1936) d'une « ère de la guerre d'anéantissement » et du destin cyclique des « grandes cultures ».

De nombreux essayistes et même des historiens cherchent dans cette grille de lecture pratique l'architecture d'une vision synthétique et frappante de l'Histoire utilisable à des fins idéologiques et politiques. Cependant ce comparatisme entre des civilisations aboutit à un constat an-historique mettant en avant des blocs homogènes et invariants, ignorant la complexité des faits humains.

Ainsi le livre de Jean-Paul Roux, ancien directeur de recherche au C.N.R.S. et enseignant à l'École du Louvre, Un choc de religions. La longue guerre de l’islam et de la chrétienté, 622-2007 (Fayard, 2007) construit la linéarité d'une opposition irréductiblede Charles Martel à Oussama Ben Laden. L'historien, Thierry Camous dans Orients/Occidents, 25 siècles de guerre
(Paris, 2007) dresse une typologie des formes d'affrontement entre Orient et Occident mettant en avant les facteurs culturels, et l'opposition entre civilisations comme moteur des conflit.

Ces dérives d'interprétation de l'histoire ont été dénoncées par l'historien, spécialiste de la colonisation, Claude Liauzu dans sonEmpire du mal contre Grand Satan. Treize siècles de cultures de guerre entre l’islam et l’Occident (Paris, 2005). La théorie du choc des civilisations ne trouve des justifications dans l'histoire qu'au prix de simplifications, de distorsions et d'oublis renonçant à expliquer les faits et à les comprendre au profit d'un sens idéologique plaqué a priori. Chaque conflit est lié à des contextes politiques, sociaux-économiques, culturels, irréductibles à une opposition schématique récurrente durant deux millénaires : c'est une démarche qui est le contraire même de celle de l'historien.

 

Des fréquentations politiques de certains historiens français

Le livre de Sylvain Gouguenheim est fortement marqué intellectuellement et idéologiquement du côté d'une pensée catholique « néo-conservatrice ». Ce positionnement se manifeste notamment par la forte influence que semble avoir exercée le journaliste René Marchand, auteur de La France en danger d'Islam, entre jihâd et reconquista, édité à l'Âge d'Homme (2002) et de Mahomet. Contre-enquête : un despote contemporain, une biographie officielle truquée, quatorze siècles de désinformation aux éditions de l'Échiquier (2006). Relecteur attentif, remercié par l'auteur, René Marchand est un des auteurs de référence de l'extrême droite française dans son combat anti-Islam qui intervient sans cesse dans le champs historique notamment en collaborant à la Nouvelle Revue Historique.

Cette revue, qui rejette une vision « partiale » de l'histoire, accueille d'éminents historiens académiques tels que Karl Ferdinand Werner, Jean Pierre Poussou, Jean Tulard, Jean Favier, Jean Pierre Chaline et beaucoup d'autres . Rémi Brague y collabore aussi, lui qui est cité par l'auteur à des endroits stratégiques de sa démonstration. Cet historien est l'auteur d'un livre Europe, la voie romaine , édité chez Criterion (Paris, 1992) où il insiste sur l'héritage romain dans l'identité européenne. Il a par ailleurs soutenu Louis Chagnon accusé de racisme anti-musulman par le MRAP et la Ligue des droits de l'homme.

Cette revue a été fondée par Dominique Vernner, ancien de l'O.A.S., fondateur avec Alain de Benoist du GRECE (Groupe de recherche et d'études pour la civilisation européenne), laboratoire de la pensée de La Nouvelle Droite. Ce journaliste, spécialiste des armes à feu, a rédigé plusieurs ouvrages à caractère historique comme Histoire et tradition des Européens : 30 000 ans d'identité (Paris, 2002) où il tente de définir la tradition culturelle européenne. On retrouve ici l'enjeu central du livre de Gouguenheim, la construction d'un bloc occidental, justifié historiquement et culturellement, cohérent et structuré par le christianisme. Cette revue apparaît désormais non seulement comme une simple lubie de vieux professeurs d'université mais comme un véritable lieu de construction d'une contre-histoire de l'Occident.

Sylvain Gouguenheim place lui-même le débat sur un angle idéologique et non scientifique. Il construit de toute pièce une tradition historique pour mieux la démonter et ainsi donner l'impression de faire une vraie découverte. Cette logique, qui a prévalu dans la construction de ce livre rappelle celle à l'oeuvre dans l'élaboration de la « pensée 68 » qui n'existe que pour ceux qui ont voulu la combattre. Ainsi l'auteur s'inscrit dans deux traditions de la droite radicale : celle du catholicisme « néo-conservateur » et celle des mouvances politiques et idéologiques anti-Islam.

 

Les multiples réactions face à ce livre montrent bien que le but de cet ouvrage n'est pas d'emporter la conviction mais de susciter la réaction, de faire naître un débat là où il n'y a pourtant aucune nécessité intellectuelle. Il s'agit de créer des camps, des fractures, de forcer à de nouvelles oppositions sur des questions culturelles et intellectuelles. Des livres comme celui-ci laissent traîner des idées, créent de vaines polémiques pour faire exister des discours dans l'espace public où même invalidés ils gardent une efficience.

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