Misère de l'Histoire ou Alain Minc et sa France

Alain Minc se veut historien du dimanche, et s'attend à se prendre « une volée de bois vert » (p.7) comme il n'en a jamais connu. Il revendique, selon une rhétorique de la double négation très en cour, le droit de faire sa synthèse personnelle de l'histoire de France.

Alain Minc se veut historien du dimanche, et s'attend à se prendre « une volée de bois vert » (p.7) comme il n'en a jamais connu. Il revendique, selon une rhétorique de la double négation très en cour, le droit de faire sa synthèse personnelle de l'histoire de France. Cette apparente modestie est assez surprenante pour quelqu'un qui a souvent écrit et parlé sur des sujets bien éloignés de sa compétence. Ce conseiller des grands acteurs économiques et politiques français de tous bords a produit une oeuvre abondante (29 livres) dont le succès doit pourtant plus à ses réseaux médiatiques qu'à son intérêt intellectuel [François Olivier Giesberg disait d'Alain Minc : c'est « une des rares personnes que je trouve plus intelligente que moi » Challenges avril 1998 ]. Comme Jacques Attali, il incarne la figure française de l'analyste-essayiste à tendance polémico-prophétique qui croit penser son époque quand il ne fait que travestir des lieux communs. Leurs formules prétendument provocantes, plus clinquantes que brillantes, ne sont que des vases creux et trompeurs, monnaie d'échange pour construire des positions institutionnelles à fort taux rémunérateur. Affirmer l'histoire comme une chasse gardée constitue une déclaration d'intention visant à faire croire qu'il y a aujourd'hui un corporatisme intellectuel, une doxa universitaire élitiste et bien-pensante qui cadenassent les débats et empêchent les Français de s'approprier leur histoire. Et le retournement est audacieux de la part d'un membre de l'establishment, qui se proclame libre braconnier et dont la parole, à ce titre, serait plus pertinente et apporterait une lumière salvatrice.

Alors que se multiplient les usages politiques de l'histoire par le gouvernement français tant au niveau des commémorations, des discours politiques que de l'enseignement, on peut constater que la sortie de cette Histoire de France coïncide avec celle de deux autres ouvrages écrits par des personnalités également proches du pouvoir [Alain Minc qui clôt son histoire en 2007 sur l'élection présidentielle, déclare à cette occasion son amitié pour Nicolas Sarkosy]. Max Gallo, historien officiel du régime, cherche ainsi dans L'âme de la France à « ressaisir l'esprit du roman national », dans une entreprise qui se veut performative pour accomplir la nation. Jean Claude Barreau, ancien conseiller de Mitterrand puis de Charles Pasqua, publie pour sa part Les racines de la France dont le sous-titre, Notre histoire des origines à nos jours, marque la dimension fortement identitaire du projet. Ainsi Minc ne fait pas oeuvre de solitaire ou d'original, son livre se comprend mieux comme un pan d'une offensive éditoriale pour promouvoir la vision de l'histoire du pouvoir français actuel, le retour d`une histoire officielle.

Minc revendique une approche comparatiste, ce qui n'a rien de très original, surtout depuis un certain Marc Bloch. Mais le comparatisme est une méthode qui nécessite énormément de rigueur et de précaution, il ne s'accommode pas des formules toutes faites et des anachronismes esthétisants. Comparer doit permettre d'apporter un supplément de compréhension et non d'éviter ou de tordre les problématiques historiques, or l'auteur ne prend pas en compte les spécificités méthodologiques de l'analogie. Nous n'énumérerons pas les multiples simplifications et erreurs ni ne discuterons les choix dans la présentation des faits. Ce comparatisme de salon, où la vision du passé apparaît comme totalement assujettie au présent, n'est pas que pure coquetterie et il faut souligner sa dimension idéologique. L'auteur parle de la « politique d'ouverture »(p.13) d'Auguste, d'un Clovis rétablissant la « sécurité » (p.19), d'une « immigration clandestine » dans l'Antiquité (p.18). Des formules extrêmement marquées dans le discours politique français sont projetées sur l'histoire comme pour justifier les actes politiques actuels.

Chaque page est ponctuée par un parallèle avec d'autres faits historiques, ce qui donne l'impression d'une histoire circulaire qui se répète et qui rejoue toujours les mêmes schémas. Les évènements sont reliés entre eux par dessus les contextes historiques dans une logique d'annonciation, tout y est modèle, « à venir ». Le terme le plus employé est celui de « préfiguration » (plusieurs dizaines d'occurrences) ; ce qui définit une conception particulièrement téléologique de l'histoire. Une seule exception notable à cette vision : celle de la Révolution Française. Minc s'insurge contre l'interprétation de ce macro-événement comme inévitable, l'imputant à une vision marxiste (une de ses références préférées par ailleurs). Elle aurait pu être en partie évitée, grâce à un gouvernement plus éclairé, dans le style anglais... À cette exception près, si particulièrement « française », s'il y a une leçon d'histoire à tirer de ce livre, c'est celle de l'éternel recommencement, qui aboutit à une double permanence : celle de la France, celle du jeu politique.

Ce braconnage s'apparente surtout à une remise au goût du jour de la veille histoire de France, très classique et traditionnelle, cherchant la logique historique d'une identité nationale. Très marqué par des considérations psychologiques sur les masses autant que sur les individus, ce livre met en avant le rôle crucial de quelques grands personnages. On renoue alors avec l'histoire des grands hommes, ces représentations mythiques qui incarneraient « une certaine idée de la France », ces génies qui feraient basculer l'histoire. Les phénomènes collectifs, économiques, sociaux, culturels sont passés sous silence, ignorés [« L'histoire de France a connu trois anomalies chromosomiques : Jeanne d'Arc, Bonaparte, de Gaulle » (p. 377)]. Cette histoire de la construction de la France, de son « surgissement » (p.39), serait faite de continuités dans le rapport fusionnel entre des gouvernants parfois exceptionnels et une entité mal définie, le petit peuple, l'opinion. Ce peuple, presque imperturbable, reste cantonné au rôle mythique de garant de la légitimité, dépositaire de l'esprit français, autre entité bien floue.

Dans les exemples qu'il prend à titre comparatiste, certains reviennent régulièrement et dessinent les obsessions historiques de l'auteur : la guerre d'Espagne, les accords de Munich en 1938, la nomination de Pétain par l'assemblée du Front Populaire en 1940, le coup d'État de De Gaulle en 1958, Les procès de Moscou, l'arrivée de Mitterrand en 1981, les réactions face à l'épisode Jaruzelski, le phénomène de cohabitation politique. Ce sont des moments où les événements révèlent des tensions morales à l'intérieur des stratégies politiques : des paradoxes historiques qui acquièrent chez Minc une dimension archétypale. Ces multiples considérations sur les décisions politiques tracent un art de gouverner, un traité de politique offert au prince dans la tradition médiévale : l'histoire enseigne et met en récit des formes de savoirs sur la manière de gouverner. Ainsi l'auteur distribue les bons et les mauvais points, les satisfecits et les blâmes, égrenant de plates considérations sur la politique.

Il en profite ainsi pour réhabiliter Louis-Philippe et Clemenceau, deux figures représentant des références et des traditions spécifiques de la droite française. La figure de Richelieu éclipse celle de Louis XIII mettant ainsi en avant le primat du gouvernement politique. Napoléon Bonaparte, qui occupe une place centrale dans le récit, est lui comparé à Charlemagne, « le premier européen ». Une des grandes entreprises de réhabilitation est celle menée à propos de Napoléon III qui aurait choisi la démocratie plutôt que la liberté (sic), et dont les actes répressifs ne seraient pas conformes à son tempérament, ce qui constitue pour l'auteur une forme d'excuse. L'auteur insiste sur l'importance de la perte de l'Algérie française que le projet de citoyenneté de Napoléon III aurait pu éviter. Il proclame par ailleurs à propos de la Gaule envahie par les Romains : « la chance d'être colonisé » (p.11). Pourtant, son histoire de France est réduite à l'Hexagone, passant sous silence la question coloniale et ses impacts historiques depuis le XVIIIe siècle.

Minc se réclame de Braudel mais au jeu des autorités rappelons que Lucien Febvre, analysant les oeuvre d'Arnold Toynbee et d'Oswald Spengler, écrivait : « Les historiens ont le privilège, depuis quelques années, d’être mis sur la sellette par un lot varié d’hommes remarquables — poètes, romanciers, journalistes, essayistes — qui, distrayant en faveur de Clio quelques moments d’une vie dédiée à d’autres cultes, comprennent instantanément (ils l’assurent du moins) ce que des années d’études exclusives n’ont jamais laissé les historiens capables de saisir et d’exprimer. » [Lucien Febvre, Combats pour l'histoire, Paris, 1992,p.118-119].

Et lorsque ces braconniers sous couvert de distraction font de l'idéologie, la farce tourne à l'instrumentalisation politique.

 

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