L'âme de la France au musée

Nicolas Sarkozy, en présentant ses vœux aux acteurs du monde culturel vient d’annoncer ce 13 janvier 2009 la création d’un Musée d’histoire de France dans un lieu « emblématique », à déterminer, pour répondre au « besoin de sens », au « besoin de repères », pour « renforcer l’identité » du pays.

Nicolas Sarkozy, en présentant ses vœux aux acteurs du monde culturel vient d’annoncer ce 13 janvier 2009 la création d’un Musée d’histoire de France dans un lieu « emblématique », à déterminer, pour répondre au « besoin de sens », au « besoin de repères », pour « renforcer l’identité » du pays. D’emblée l’objet de connaissance ou de formation à l’esprit critique, que peut être un musée, est mise au rancart au profit de la dimension idéologique et identitaire. Nouvel épisode dans ce retour volontaire et réactionnaire au National, contre toute repentance (on n’entend parler d’histoire de France que lorsque les Présidents de la République « s’excusent » assure N. Sarkozy), contre toute vision fragmentée du passé...


« L’histoire de France » : est-ce vraiment une priorité muséographique dans le monde contemporain ? n’y-t-il pas de nouveaux espaces à valoriser, à expliquer, l’Europe au premier chef ou bien les liaisons entre les différents espaces mondiaux comme s’y emploie l’histoire « connectée » ?


Et puis quelle France ? La réponse est claire : la France de la « Cohérence », puisque, grand penseur de l’Histoire, le Président assure « l’histoire de France est une cohérence » alors même que tous les travaux sur la question montrent au contraire les incertitudes et les aléas de la construction nationale, sans même parler de la diversité des sentiments d’appartenance... Sur quel regard ce musée entend-t-il donc prendre appui ? Une réponse provisoire, fort inquiétante, gît dans le rapport d’étape remis en 2008 et que nous avions présenté ici. Voici ce qu’il en était, il y a quelques mois...

L’ « Âme de la France » au musée... (Premier épisode, 2008)

Un rapport récent annonce la création d’un grand musée de l’histoire de France, baptisé provisoirement « maison de l’histoire » et devant investir majestueusement le site des Invalides. Il y a en général à se réjouir de grands projets culturels qui veulent moderniser le rapport au savoir. On n’aurait qu’à se louer a priori aussi de voir les Invalides, passionnant lieu de diverses mémoires dont certaines - comme les plaques d’hommage aux soldats de la Grande Guerre – cachées dans couloirs et recoins, connaître une nouvelle vie, alliant inscription dans le temps et renouveau muséographique.


A la lecture du texte, dès ses premières lignes, c’est pourtant l’effarement qui l’emporte. La problématique principale du musée à venir est empruntée à Max Gallo et à ses formules vantant l’« âme de la France ». La prose distrayante de Max Gallo n’a pourtant rien à voir avec l'état du savoir historien. Passons encore, il n’y pas toujours besoin du meilleur ou du plus pointu pour impulser un projet. Mais considérer qu’un musée d’histoire doive saisir ou évoquer l’ « âme » de la France relève d’une régression intellectuelle consternante (citons le texte : « le Centre chercherait à mettre en lumière les éléments constitutifs et singuliers, dans les deux sens du terme, de cette âme »).

 

C’est d’une part faire preuve d’un essentialisme étonnant (la France en soi) en ramenant le tout à une unité psychologique qui relève de la croyance et non pas de l’exercice du travail historien. Sans compter ce vocabulaire psychologisant auquel les historiens ont largement renoncé. L’importance du ministère de la Défense - auprès duquel l’auteur du rapport est alors détaché – dans le nouveau projet – au détriment de la Culture ou de l’Education - colore sans doute encore le propos. D’autant plus que cette tutelle est loin d’être contingente puisque le rapport rappelle l’intérêt du lien culture/défense.


Mais là encore, ces points pourraient rester secondaires si le discours historique offrait des interprétations en prise avec le savoir ordinaire des historiens. Or voilà qu’au contraire de tout les travaux qui insistent sur la complexité de ce qu’est ou n’est pas une nation, sur la dimension construite de la notion, Hervé Lemoine nous annonce que le musée est tout entier sous le sceau de la continuité (le continuum) de la France. La seule question pendante pour l’auteur étant de bien en situer l’origine... On se voit presque obligé de rappeler la masse des travaux qui souligne le caractère récent des nations en lien avec la modernisation économique et sociale, produit non pas seulement d’un long processus historique mais aussi d’une construction politique, sociale et culturelle. A la liste bibliographique de l’auteur, très décorative, on ose à peine ajouter le très pratique Dictionnaire des nations et des nationalismes (S. Kott et S. Michonneau, Hatier, 2006) qui rappelle ces évidences... en introduction.


Faut-il noter que les « grands hommes » occupent une place non négligeable dans le discours sur l’histoire de ce rapport qui se réjouit que les Invalides puissent représenter à la fois Louis XIV, Napoléon et désormais Charles de Gaulle avec l’historial qui lui est consacré.. ? Et faut-il vraiment faire l’analyse des charges et valeurs que portent ces personnages mis en parallèle au XXIe siècle ?


Ce pot-pourri du pire de Lavisse et du meilleur de Max Gallo entend combattre un ennemi clairement identifié dès le début du texte : les mémoires et notamment les communautés qui entendent prendre leur place dans les récits de l’histoire nationale. Contre cet envahissement de la mémoire, dont les lois dites mémorielles seraient le symptôme, l’auteur appelle au retour des repères chronologiques et de l’histoire, la vraie... En tous les cas, celle du gouvernement puisque le texte ne cesse de dénoncer la « crise identitaire du pays » et la désagrégation des repères. Denis Woronoff l’a pointé dans une analyse du rapport : c’est ici le rejeu classique du discours sur le déclin « Même idéologie, même aptitude à faire passer une prophétie pour un diagnostic » (http://cvuh.free.fr/spip.php?article175). On aura la charité de ne pas pointer tous les autres poncifs contenus dans le rapport.


Au final, malgré quelques propositions positives (notamment sur l’usage des archives sonores), ce dernier s’apparente plus à un pamphlet réactionnaire inquiet ou à une copie confuse d’historiographie, qu’à ce qu’il se prétend être. A l’heure de la construction européenne des savoirs et des réflexions multiples sur une histoire qui entremêle les temporalités et la variété des expériences, un tel repli ne laisse pas d’inquiéter.
Références :
• Le rapport est consultable sur http://www.ladocumentationfrancaise.fr/rapports-publics/084000137/
• Pour le contexte : L. De Cock et alii ed., Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France, Agone, 2008.
• N. Offenstadt, L'Histoire Bling-bling, le retour du roman national, Paris, Stock, 2009.

• Site du Comité de vigilance sur les usages de l’histoire (http://cvuh.free.fr)

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