Déjà dimanche. Deuxième tour des élections municipales. Ici, l’ancien maire est candidat à sa propre succession. Un argument : la continuité. Le changement dans la permanence. On dirait une de ces chroniques d’histoire locale dont les auteurs, en répétant des récits sur le passé élaborés il y a plus d’un siècle se chargent de se faire les passeurs. Cette histoire, parfois trop lisse et téléologique, s’inscrit dans une filiation textuelle qui relie entre elles, comme un fil d’Ariane, les « légendes » locales.
La semaine suivante me ramène en bibliothèque et aux archives. J’ouvre les tiroirs où, collées et serrées, des centaines de petites fiches cartonnées attestent de la présence dans les rayonnages des livres d’histoire locale. Je ne suis pas seul à piocher ici. Curieuses histoires, curieux ouvrages souvent dénués de toute rigueur scientifique, songe le plus souvent l’historien professionnel. Il vient pourtant ratisser ici les matériaux documentaires dont il a besoin et même profiter de la fine connaissance de terrain qui en déborde. Mais pour lui, hors de question de voir là des ouvrages d’histoire dignes des règles académiques. Des sources auxiliaires, tout au plus.
Double rejet : de la qualité éventuelle de ces récits d’histoire locale ; de leur caractère proprement local. C’est que l’histoire professionnelle, qui a commencé à s’affirmer au sein de l’université dans les premières années de la IIIe République et s’est consolidée avec l’Ecole des Annales, s’est notamment forgée par la dévalorisation. Dévalorisation des amateurs (le terme n’ayant au sein des pratiques savantes qu’une connotation négative). Dévalorisation de l’histoire locale (longtemps délaissée, d’ailleurs, par les historiens universitaires). Double rejet ramassé dans l’expression « érudit local » (expression qui a le mérite de souligner que le goût du passé et du local relève ici de champs plus diversifiés : histoire, mais aussi beaux-arts, géographie, littérature, archéologie, folklore…).
Un schéma professionnalisation/dévalorisation historiquement classique pour les professions à diplôme. Et l’histoire locale n’avait-elle pas été, de son côté, enterrée de la même façon que les régionalismes ? Le grand roman de la nation n’a-t-il pas, par son homogénéisation, englouti les récits locaux, de la même manière que l’Ecole des hussards noirs aurait éradiqué les particularismes ? Mais l’on sait aujourd’hui que l’Ecole républicaine n’eut pas toujours le visage qu’on lui prêtait. Et l’on redécouvre qu’en fait, dans nombre de provinces, ont fleuri des récits d’histoire locale. Mieux, dans le concert des mouvements nationalitaires du XIXe siècle, des petites patries se sont revendiquées comme nation au nom des mêmes piliers fondateurs : une langue, une culture, une histoire singulière.
Me voici attablé, une pile d’ouvrages d’érudition locale devant moi. En ce moment, je travaille plus précisément sur les monographies urbaines ; des histoires de communes qui, en une centaine de pages, s’efforcent de tout embrasser des origines les plus obscures aux années les plus récentes vécues par leurs auteurs. Le passé semble thésaurisé entre ces pages. Les continuités l’emportent sur les ruptures. Histoires fortement localisées, qui s’efforcent de forger une mémoire commune en faisant émerger des toponymes ou de la topographie les bribes visibles du passé du lieu. Prenant des notes, je songe à l’été dernier. A ce spectacle historique entre gradins, mégots au sol, projecteurs. La logique est ici différente. On vante l’histoire du village, mais en réalité on puise dans un imaginaire rétrospectif syncrétique, hybride, avec un goût prononcé pour les références médiévales. Une histoire plus désincarnée, où c’est l’intemporel (l’éternel) le personnage principal. Ici, le savoir historique se fait ressource touristique et le passé convoqué pour son pouvoir évocateur.
S’agit-il de juger ces usages forts variés du passé ? Il est à la fois plus intéressant et profitable de voir ce qui y fait sens comme le font aujourd’hui de belles recherches ethnologiques et historiques. De voir comment l’identité collective s’insinue dans ces figurations du passé pour produire une histoire ; une histoire à soi (A.Bensa, D.Fabre, dir., Une histoire à soi. Figurations du passé et localités, Paris, MSH, 2001).
Là est la clé : l’histoire est l’une des rares disciplines qui peut être exercée (avec talent) par nombre d’amateurs. Quant à l’autorité des universitaires, elle est parfois bien faible une fois sortie de leur sérail. Les auteurs ou lecteurs de cette érudition locale ne sont tout simplement pas dans la même logique. Les modes de légitimation du récit historique ne sont pas les mêmes. Au savoir universitaire dédié aux pairs, plus défini par sa méthode que son objet, s’ajoute dans les marges provinciales un savoir à dimension locale. Doublement local : par ses objets ; par ses modes d’appropriation qui reposent sur la familiarité au lieu. Logique de savoir/logique d’appartenance. L’histoire pour quoi : l’histoire pour soi.
Samuel Kuhn