Réviser les procès du franquisme, un travail de Sisyphe?

Le 29 juillet 1963, la saison touristique à Madrid est interrompue par deux bombes.

Le 29 juillet 1963, la saison touristique à Madrid est interrompue par deux bombes. qui éclatent dans la capitale, alors que le régime franquiste s’apprête à célébrer les«25 ans de paix» apportés au pays par le Caudillo La première est placée à la Direction Générale de la Sécurité, symbole de la répression policière qu’exerce le régime depuis la fin de la guerre. L’autre explose dans les locaux de la Délégation des Syndicats (franquistes), emblème du contrôle corporatiste, ce qui met à mal le mythe de la réconciliation nationale.

Deux jours plus tard, Joaquín Delgado et Francisco Granados, jeunes militants anarchistes, affiliés à la Fédération Ibérique des Jeunesses Libertaires, sont arrêtés à leur domicile madrilène. Dénoncés par un informateur de la police, Jacinto Guerrero, qui s’est infiltré à la CNT (Confédération Nationale des Travailleurs), ils sont mis à disposition de la juridiction militaire. De la prison de Carabanchel retentissent ce jour-là des cris de torture, le service de répression du régime parvenant ainsi à leur arracher les aveux attendus. Sans autre forme d’enquête, le Conseil de Guerre se réunit et les prévenus sont condamnés à mort au terme d’une heure de procès expéditif. La mort de Delgado et Granados se veut exemplaire. Les autorités choisissent le « garrote vil », une peine datant du Moyen Âge, réservée aux non-nobles qui n’ont pas « droit » à la décapitation par l’épée. Le garrot consiste en un système de compression du cou de la victime à l’aide d’un collier de fer que le bourreau serre à l’aide d’une vis. La mort de l’accusé arrive par dislocation des vertèbres. Pour ceux qui tentent de défier la dictature, la peine doit être terrifiante…

Pour leur famille, c’est le début d’une très longue lutte pour leur réhabilitation juridique. En effet, durant les 11 ans qu’a encore duré la dictature, aucune réponse n’a été donnée à leur recours déposé au Tribunal Militaire Suprême. Au cours de la transition démocratique, l’Espagne choisit d’évacuer des débats politiques les questions liées à la guerre civile et les responsables de la répression durant le franquisme sont amnistiés. Les réparations sont impossibles dans une société dominée par la peur d’un retour du passé et en présence des « vainqueurs » de la guerre.

En 1993, Antonio Martín Bellido et Sergio Hernández, avouent qu’ils sont les vrais auteurs des attentats de 1963[1]. Face à ces révélations, les familles de Delgado et Granados reprennent le chemin de la justice et demandent une réponse du tribunal, qui arrive 6 ans plus tard, le 3 mars 1999. La réponse est négative. Les juges considèrent que le jugement a été prononcé selon les lois en vigueur à l’époque et que le procès a produit des preuves suffisantes… Malgré les déclarations des véritables auteurs des attentats, il n’est pas question de revenir sur les procès du franquisme.

En prévision du 25e anniversaire de la Constitution espagnole (1978-2003), le Congrès des députés donne pourtant un signal d’ouverture. Le 20 novembre 2002, il vote à l’unanimité une résolution qui vise à soutenir les initiatives rendant hommage aux victimes de la guerre civile et du franquisme. Le recours des familles Delgado et Granados devant le Tribunal Constitutionnel aboutit, en 2004, à l’annulation de la décision franquiste. Cette sentence est un précédent. Pour la première fois, un jugement prononcé durant la période franquiste a été remis en question. Elle ouvre la voie légale à un véritable travail de mémoire dans la société civile espagnole. Le projet de loi pour la récupération de la mémoire historique, lancé en 2005 par le gouvernement Zapatero, œuvre dans la même perspective.

Or, au début de l’année 2007, à quelques mois de la ratification de la nouvelle loi, coup de théâtre ! Le Tribunal militaire, composé en majorité de représentants de la droite politique, provoque un retour de balancier en déclarant que les condamnations franquistes des anarchistes Delgado et Granados ne sont pas révisables[2].

La condamnation des procès pour crimes d’opinion durant la dictature dérange toujours une partie de la société civile, restée fidèle au mythe de la réconciliation basée sur l’oubli « nécessaire » ou, pire encore, sur l’admiration de la justice de Franco. À titre d’exemple, rappelons que quelques jours avant l’approbation en Espagne du projet de loi «de récupération de la mémoire historique », les médias ont largement couvert la cérémonie de béatification par le Vatican de 498 religieux catholiques espagnols, considérés comme des martyrs du XXe siècle[3]. Ce culte sélectif de l’Église catholique, soutenu par la droite espagnole, n’a pas rendu hommage aux 13 prêtres catholiques basques qui ont embrassé la cause républicaine et ont été assassinés par les franquistes. Cette décision est d’autant plus gênante qu’elle perpétue une longue tradition de collusion de l’Église avec le franquisme. Placée à une date étrangement concurrentielle, cette béatification a aussi eu pour effet que l’approbation de la loi mémorielle en faveur des victimes du franquisme soit passée quasiment inaperçue dans les médias. Quant à l’annulation de la révision du procès Delgado et Granados,tout comme celle d’autres condamnations en attente de réparation (notamment celle du ministre républicain Juan Peiró ou de l’anarchiste Puig Antich), elle n’avait donné lieu auparavant qu’à quelques lignes dans la presse nationale.

Le 1er article de la loi de « récupération de la mémoire historique » donne actuellement droit à une réparation morale de la mémoire personnelle et familiale de ceux qui ont subi la persécution ou la violence pour des raisons idéologiques. Espérons que les instances judiciaires ne s’arrêteront pas au seuil de ce droit de reconnaissance et de mémoire.

Aujourd’hui, la prison de Carabanchel à Madrid, celle qui a servi de tombe à Delgado et à Granados, n’est plus qu’un vaste espace abandonné. Ce témoin silencieux de l’enfermement, de la torture ou des exécutions perpétrés par le régime franquiste est à nouveau l’objet d’attention. Il est en effet question detransformer ce lieu en un hôpital, les établissements de santé étant largement saturés dans la capitale. On peut donc espérer que l’on saisisse cette occasion pour ne pas oublier une fois de plus ce qui s’est passé en ces lieux.

 

(référence image annexée: documentaire de Xavier Monanyà, Granados y Delgado, un crime légal, en collaboration avec les historiens Jordi Solé et Carles Serrat, co-produit par les chaînes la Sept Arte et Ovideo TV, 1993).

[1] Ces déclarations ont été diffusées en 1993, trente ans après les faits, dans le documentaire de Xavier Monanyà, Granados y Delgado, un crime légal, en collaboration avec les historiens Jordi Solé et Carles Serrat, co-produit par les chaînes la Sept Arte et Ovideo TV. Devant les difficultés à réaliser ce film en Espagne, les réalisateurs ont dû faire financer leur projet à l’étranger.

[2] Communiqué par le quotidien El País, 11 mars 2007, Los jueces conservadores copan los puestos clave (Les juges conservateurs occupent les postes clé).

[3] Voir article de Mari Carmen Rodríguez et François Godicheau, Les « abus de la mémoire » au Vatican, site du CVUH (Comité de Vigilance des Usages Publics de l’Histoire), 28.10.2007.

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